dimanche 26 juillet 2026

Lu et vu (199)

 Lu 

La vie têtue de Juliette Rousseau

première page, en sorte de préliminaire 

La langue française, dans sa construction patriar-cale, ne me permet pas de donner à lire la lignée de femmes blessées dont je viens. Elle nous efface, encore et toujours. Les méthodes d'écriture dites « inclusives » non plus, elles qui continuent de faire advenir le mas-culin, y compris là où les hommes ont depuis longtemps choisi de déserter. Ma langue ne cherche pas l'égalité, ni de nouvelles règles. Elle invoque des filia-tions, rétablit des trajectoires.

Comme dans nos vies, souvent, le masculin l'em-porte. Mais parfois, c'est le féminin. Ni l'un ni l'autre ne me semblent désirables. Je ne cherche pas à forger la langue d'un monde souhaitable. Ce sont nos vérités qui m'intéressent. Tant mieux si apparaissent ensuite, dans ma généalogie comme dans les autres, des êtres libres de cette binarité épuisante, et qui trouveront leurs propres mots pour se dire.

Nous dire avec justesse, c'est laisser la porte ouverte à ce qui vient pour nous remplacer, joyeusement et sans douter, comme tout ce qui naît pour vivre pleinement.

Dans la langue comme dans nos histoires, nous ne sommes jamais que des passages.


en exergue 


L'un des affronts les plus cruels, cependant, résidait 

dans le fait de devoir cacher la douleur, l'enterrer, 

la privatiser - un mensonge qui ne visait qu'à dissimuler 

et défendre l'ordre social qui produit, dans nos vies, les

pertes trop nombreuses et injustifiées.


Cindy Milstein, Rebellious Mourning


Je est un autre, Septologie III-V de Jon Fosse 

(…) et il pense que toutes les âneries que le Pasteur débite sur le sens qu'il y aurait à la mort insensée de sœur Alida relèvent davantage de l'insulte, parce que la Sour est morte et il n'y a aucun sens à cette mort et par conséquent il n'y a aucun sens à la vie, et il faut vivre avec ça, sans quoi il vaut mieux mourir, pense Asle, et pour réussir à vivre avec cette souffrance insensée on ne devrait pas avoir à écouter les boniments tout aussi insensés que débite le Pasteur, pense Asle, parce que le sens que bonimente le Pasteur est une plaie, alors que l'insensé apporte pour ainsi dire une sorte de paix, Asle pense, et il pense qu'il ne fera pas sa confir-mation, et je suis assis dans ma voiture garée devant la Galleri Beyer, et je regarde encore et encore la neige qui recouvre le pare-brise, et je pense que l'une des choses les plus importantes dans la peinture est de pouvoir s'arrêter temps, de savoir quand une image dit ce qui peut être dit, parce que si on continue trop longtemps l'image est souvent ruinée, oui, je sais ça depuis que j'ai peint mon tout premier tableau, je pense, parce que, oui, certes, il est possible de gratter la toile et de la repeindre, ou de peindre par-dessus, mais alors l image ne se donne plus, et une image doit se produire, elle doit venir d'elle-même, comme un événement, comme un cadeau, oui, une bonne image est un cadeau, et une espèce de prière, c'est à la fois un cadeau et une prière de gratitude, je pense, et je n'aurais jamais pu réussir à faire une bonne image à la seule force de ma volonté, parce que l'art s'opère, l'art se produit, c'est comme ça, et quand je suis allé au bout de mes possibilités avec une image il ne me reste plus qu'à la regarder dans le noir, oui, la regarder dans une pièce la plus obscurcie qui soit, je pense, et comme en été il ne fait jamais vraiment noir l'automne et l'hiver sont par conséquent les meilleurs moments pour moi en tant que peintre, si bien que les images que je peins au printemps et en été doivent attendre l'automne ou l'hiver avant que je puisse voir une image correctement, oui, dans le noir, oui, je dois voir les images dans le noir pour voir si elles brillent, pour les rendre plus lumineuses encore, ou meilleures, ou plus justes, ou quel que soit le mot qu'il faille employer, l'image doit en tout cas avoir une obscurité lumineuse, je pense, et je pense que je devrai me remettre à peindre dès que je rentrerai à la maison tout à l'heure car j'ai le sentiment assommant que quelque chose est définitivement terminé, que je ne pourrai plus peindre, que je n'ai plus envie de peindre, que je ne veux plus peindre, auquel cas je dois me remettre à peindre dès aujourd'hui, je pense, auquel cas je dois rentrer à la maison dès que possible, (…) p 122, 123.

(…) elle a dit aussi que quand elle entendait à quel point tous ces chrétiens maltraitaient le nom de Dieu, elle pensait que si Dieu avait été tel qu'ils le disaient, elle ne croirait certainement pas en Lui, elle a dit, et je me souviens qu'elle a dit ça un des premiers jours où nous étions ensemble, je pense, et je lis très peu, trop peu, mais je lis la Bible de temps en temps, et elle contient quelques textes qui m'ont beaucoup apporté, peut-être surtout ceux qui disent que le royaume de Dieu est en vous, en nous, en moi, parce que je me sens souvent proche de Dieu, je pense, et Ales disait que peut-être l'ange que je sentais veiller sur moi c'était Lui ? ou peut-être que c'était le Saint-Esprit qui était proche de moi ? elle disait, je pense, mais ce n'étaient et ce ne sont que des mots, des mots et des mots, car dans le fond quelle différence ça fait ? je pense, et je pense que la Bible doit être interprétée, lue de façon imagée, oui, exactement, imagée, comme une image, comme un tableau, avec sa propre vérité, parce que la Bible est littérature, et en fin de compte la littérature et la peinture sont la même chose, je pense, et la Bible doit être comprise à partir de l'esprit de la Bible, car, comme l'a écrit Paul, la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre, je pense, parce que même si la Bible est littérature elle est aussi quelque chose de plus que de la littérature, je pense, et je dois me trouver très en marge pour quelqu'un qui se dit être au sein de l'Église catholique, je pense, ou plutôt, à penser comme je pense, je dois me trouver en dehors, et pourtant j'ai trouvé ma place au sein de l'Église, je pense, et se considérer comme catholique n'est pas seulement une question de foi, oui, mais une manière d'exister dans la vie et dans le monde qui n'est pas sans rappeler celle d'être artiste, puisque être artiste peintre est aussi une façon de vivre, une manière d'exister dans le monde, et pour moi ces deux manières d'exister dans le monde vont très bien ensemble, dans le sens où elles génèrent toutes les deux une distance par rapport au monde et pointent vers quelque chose de différent, vers quelque chose qui est dans le monde, quelque chose d'immanent, comme ils disent, et vers quelque chose qui est loin du monde, quelque chose de transcendant, comme ils disent, et c'est à peine compréhensible, je pense, et je pense de nouveau que le Royaume de Dieu est en moi, parce que le Royaume de Dieu existe, je pense, et je le sens quand je fais mon signe de croix, je pense, et je fais mon signe de croix, et je le fais en permanence, mais seulement quand je suis seul, eh bien, et aussi quand je suis dans l'Église, et je fais mon signe de croix plusieurs fois par jour, dès qu'une douleur m'enserre, mais aussi quand la gratitude m'enserre, oui, là aussi, oui, je tais mon signe de croix tout le temps en fait, car il y a une force dans ce geste, oui, c'est certain, même s'il est impossible de dire de quelle sorte de force il s’agit, parce que la force est dépourvue de mots, mais elle est là, la force, c'est mon expérience, et tant pis s'il est impossible de comprendre pourquoi c est comme ça puisque c'est incompréhensible, je pense, (…)  p 209, 210

samedi 25 juillet 2026

vendredi 24 juillet 2026

mercredi 22 juillet 2026

à la ferme (24)

 ils ont éteint la télé, y a rien, et le frais sous l’arbre devant la maison, le silence, premières étoiles, venus de la forêt des canards sauvages fendent le ciel, les suivre des yeux, ils disparaissent déjà, elle C’est magique le silence encore, plus tard C’est drôle,  l’année dernière à cette époque, on était infesté de moustiques et là rien, les géraniums et la verveine ça y fait peut-être, lui Plutôt les hirondelles, regarde sur les fils électriques, et c’est vrai des nuées, longtemps qu’on en n’avait pas vu autant, le silence retombe

mardi 21 juillet 2026

conversation (74) avec l’aïeule

entre les mains, la photo de son mariage, trois hommes portant beau sur le côté Horiek, apetz batzu, ceux-là,  des prêtres, sûr je les aimais pas beaucoup, ils nous interdisaient tout, même de danser gizonak, gizonendako, les hommes pour les hommes, c’est comme ça la religion eta gu ixil ixila et nous silencieuses hats zinartzen zixien ils jubilaient jakixula tu peux me croire

lundi 20 juillet 2026

conversation (73) avec l’aïeule dans le bus

elle sourit et s’installe à côté de vous, commence aussitôt, une vieille dame soignée, la voix rocailleuse de son enfance aragonaise, la sécheresse, le jardin, arroser un peu, obligé, les légumes ça m’est égal, du moment que je garde les fleurs, s’assure qu’elle ne fait pas erreur, coup d’œil rapide sur le côté, vous connaissez mes filles, acquiescer et en boucle L’année dernière, trois qui sont partis, j’ai enterré le mari, le frère et une sœur, le frère, un célibataire, il pensait qu’àvvoyager, il est allé partout, en Amérique, en Chine, dans le Nord aussi, des pays où c’est qu’il fait froid, elle cherche un peu, en Norvège, en Finlande et finalement un jour, il répondait pas, il répondait pas, on y est allé voir, on l’a trouvé mort dans son lit, on s’y attendait pas mais ça faisait des complications en moins que si on avait dû aller le chercher loin, il est enterré au village, une belle mort quand on y pense

dimanche 19 juillet 2026

Lu et vu (198)

 Lu

La Vieille maison d’Oscar Peer

À ces occasions, Henrietta le paie un peu à la journée, pas grand-chose, parce qu'elle est terriblement radine, mais alors il mange au moins un repas correct. Johanna est une bonne cuisinière, elle connaît également ses plats préférés, par exemple les beignets de pommes, les crêpes aux airelles, mais surtout les plains, ces plats mijotés avec du lard et du bouilli.

Johanna, il l'aimait bien, depuis toujours, déjà autrefois, lorsqu'elle était une jeune fille juste sortie de l'école. Johanna, c'était son grand amour, elle était entrée en lui comme un soleil de mars. Si c'est vrai qu'il n'y a qu'un seul grand amour dans la vie, alors ce fut elle. Avec d'autres jeunes filles, c'était venu et passé; avec elle, c'était resté pour toujours. Elle était partie en Suisse romande, durant plus d'un an, puis elle était revenue. Elle parlait français. Parfois, ils se voyaient, par exemple quand il y avait un bal. Lui, alors déjà dans sa trentaine, elle, une jeune de dix-huit ans. Ils avaient même dansé. Au moment du damenvalser, c'était carrément elle qui venait l'inviter. Une jeune femme aux yeux foncés, parfois vive et rieuse, avec ses caprices, parfois taciturne et l'air absent. Il pensait jour et nuit à Johanna, imaginant son visage, ses formes. Entre-temps, hélas, elle avait été demandée par un autre, c'est-à-dire par Arnold, fils d'un entrepreneur, dix ans plus jeune que Chasper. Plus jeune et surtout bien plus riche. Un époux riche, et encore tout ce que Johanna possède elle-même. Emil, son père, avait été marchand de bois et avait ramassé l'argent à la pelle. Johanna doit avoir hérité d'un capital, tout le monde le sait. Avare, elle ne l'est point, au contraire, elle donnerait tout.

Désormais, on ne parle plus de mariage; cela ne fut qu'un rêve, mais peut-être qu'elle l'aidera.

Chasper n'oublierait jamais le jour où ils s'étaient embrassés. Il était en montagne, fauchant leur pré maigre, un sacré bout de terrain, par moitié sur une pente et par moitié sur une épaule avec vue sur toute la vallée. (p 39, 40)


Sans cette lettre de Johanna, il n'aurait pas crapahuté encore une fois jusqu'à Salön. Johanna a parlé à la femme de leur boulanger et lui a demandé s'ils ne peuvent pas l'aider. On sait que Fridolin est riche; de plus, ils n'ont pas d'enfants. Maria, sa femme, est passablement plus âgée que son mari, c'est une petite vieille à l'âme d'enfant. Elle est la bonté même. Ce n'est pas pour rien qu'elle a presque vingt filleuls et filleules, surtout de familles pauvres. Aujourd'hui encore, lorsque des enfants viennent acheter du pain, ils savent qu'ils vont recevoir quelque chose en plus, une pâtisserie ou un petit chocolat. Elle les prend simplement de l'étagère et les pose sur le comptoir, avec le sourire ridé d'une petite grand-maman à l'allure de bonne fée. Elle offrirait toute l'épicerie.

Partois, sur le chemin, on l'entend chantonner toute seule. Lucrezia, la sage-femme, dit d'elle qu'elle est restée attachée au ciel d'une main, à la naissance. (p 87)


Vu 

à Avignon


depuis le Jardin du Rocher des Doms 


sur un panneau :

Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873), avec sa sensibilité et ses connaissances en horticulture, développe un art des jardins qui lui est propre et dont tous les principes s'expriment au Jardin du Rocher des Doms :

  • une composition générale épurée qui s'organise selon un grand axe perspectif,
  • des espaces centraux aux formes ovales,
  • une grande promenade en ellipse et des lisières périphériques protectrices,
  • la présence majeure de l'eau scénographiée en grande cascade, pièce d'eau centrale, fontaines et bassins,
  • des décors pittoresques de rocailles,
  • de grandes pelouses centrales aux modelés souples,
  • l'apport de touches colorées avec les corbeilles de fleurissement, comme tableaux à découvrir à chaque saison,
  • le choix d'une gamme de mobilier stylé, composante identitaire du jardin 
photo b.


Spectacle


théâtre 


Alif texte et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf


La ménagerie de verre, mise en scène de Philippe Person 


Évangile de la nature d’après De rerum natura de Lucrèce, mis en scène par Christophe Berton, interprété par Stanislas Nordey


Moby Dick adaptation et mise en scène de Benjamin Bouzy 


A Love Suprême par la Compagnie Amarante


lecture


Correspondance (1944-1959) Albert Camus / Maria Casarès lecture musicale L’éclat d’une passion par la Compagnie Triptyk Théâtre


dans le cadre de Souffle à Avignon 


Les vieilles de Gaël Octavia sous la direction de Nelson-Rafaël Madel,  proposé par ETC Caraïbes 


J’ai pris feu une fois pis ça s’est jamais éteint de Pascale St-Onge, sous la direction de Marie-Eve Groulx


Comédie musicale 


Post ! livret Vincent Bourigault, mise en scène Vincent Bourigault et Maud Saint-Jean par la Compagnie Coincé dans la Machine 


DK et Chantal Raffanel, responsable du théâtre de l’Isle 80

Concert


Kaddour Hadadi dit HK devant le petit théâtre de L’Isle 80

samedi 18 juillet 2026

Conversation (72) dans une boutique solidaire

un bout de fil dépasse de la robe seconde main, à la vente une septuagénaire souriante Tiens, on a oublié de payer la couturière, regard perplexe de l’acheteuse, même génération On disait comme ça chez moi. Pas chez vous ? 

mercredi 15 juillet 2026

Conversation (71) avec l’aïeule

 


Ni bizi moi vivante, je leur ai dit on ne touchera pas la niche du chien, je connais le maçon qui l’a construite, ez ahal da pollita ? n’est-ce pas qu’elle est jolie ? 

mardi 14 juillet 2026

Conversation (70) avec l’aïeule

Bientôt quatre-vingt-dix ans Hier en fin d’après-midi, je m’y suis fait à sarcler au jardin, il y a un peu d’ombre en bas près des frênes

lundi 13 juillet 2026

Conversation (70) au marché

dix heures, l’ombre des grands platanes, place Junqua à Jurançon, il est derrière son tout petit étal de miel, jeune, les traits tirés, le visage déjà moite de transpiration Pas de miel de châtaignier cette année ou alors avec beaucoup de ronces, tout a fleuri en même temps, regardez sa couleur et comparez, je préfère vingt jours de pluie d’affilée à ça, je connais, je suis d’ici, c’est le temps qui est pas d’ici 

dimanche 12 juillet 2026

Lu et vu (197)

 Lu

Jehanne de Violaine Bérot

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier 

(…) - mais n'ayez pas peur, être coupable, on n'en meurt pas, ça vous rongera peut-être, on ne sait jamais, même si aucun de vous n'a dit qu'on ne doit pas tuer un homme pour si peu, non, parce que vous avez seulement pensé, putain, je vais foutre ma vie en l'air à cause d'un sale petit connard et l'idée de la prison et l'humiliation pour les enfants à l'école, des fils d'assassins, c'est ça, ce qu'ils ont fait de leurs enfants et qu'ils porteront comme une injure à leur avenir, des fils de taulards, de voyous, et si on les met en prison trop longtemps, est-ce que leur femme prendra un amant, les femmes qui continuent à vivre et à sortir pendant qu'ils rumineront les mots du procureur ? car ils s'épient les uns les autres et la belle entente s'est fissurée à coups de murmures et d'insinuations, c'est toi qui as frappé le premier, toi qui as frappé le plus fort, toi qui n'as rien dit, toi - sauf que pour l'instant ce n'est pas ça, et même le visage du procureur ne s'est pas immiscé en eux, ils savent qu'ils auront juste à dire qu'évidemment ils ne voulaient pas tuer, bien sûr on ne voulait pas qu'il meure, il avait l'air tellement paumé avec son survêt et son tee-shirt jaune et noir, (…) p 30, 31


(…) d'où il est, il pourrait dire je vaux, je valais, une vie doit valoir un peu plus qu'une bière, un pack de six ? de douze ? de vingt-quatre bières, non, tu crois ? c'est trop ? et est-ce qu'en amassant de quoi remplir un Caddie le procureur aurait trouvé que c'était le juste prix et que ça ne valait pas plus? que cette fois ils pouvaient y aller et lui donner une bonne correction et le faire payer plein pot alors que c'est lui qui leur a laissé sa vie là où d'autres auraient eu le droit d'être craints et respectés, tu vois, on se dit que des bagarreurs auraient été respectés plus que lui, un de ceux-là qui d'habitude traînent en bande, il aurait été respecté et craint et peut-être qu'il aurait sorti un couteau pour tracer dans l'air comme une barrière pour les retenir, et il n'aurait pas subi comme lui, quand les coups ont plu et qu'il n'a pas eu un geste à part ce réflexe vieux comme la mort de vouloir s'en protéger, les mains devant le visage comme pour refuser de voir et de comprendre ce qui allait arriver plus que pour parer les chocs - et, ce que je me dis, c'est que ton frère, quand un mot surgira pour s'évanouir aussi vite que cette fulgurance au moment de saisir qu'il était mort, oui, ton frère, il sera pour toi comme une lacération dans ta vie, et tu voudras comprendre, (..,) p 40, 41



Vu

cinéma 

Darling de John Schlesinger

exposition 

au Parvis Leclerc : Jacques Henri Lartigue L’oeil absolu (1er volet)

vendredi 10 juillet 2026

à la ferme (23)

 


il avait là son champ de patates, quand le fils a construit pile là, ailleurs ça se pouvait pas, on fait pas ce qu’on veut avec les règlements, il a râlé un peu, à peine, pour le principe, au quart de tour il démarre Mattín, terre reçue transmise, ça ne compte pas qu’un peu, une satisfaction, 


de la place encore pour un potager, ça occupe un potager, et la patate plus loin Behereko Pentzean au Champ d’en Bas,

vers Hasparren, 27 juin

bientôt les premières tomates 

jeudi 9 juillet 2026

par les sous-bois (23)



la souche est restée, 

narguer la scie,

même pas mal,

s’accrocher à la terre, 

l’espoir d’un futur,

sursis

mercredi 8 juillet 2026

par les sous-bois (21)

 

un berceau de racines, 

généreux bénitier,

plonger la main,

au bout des doigts une fraîcheur, 

temple ouvert temple offert 

vibrantes présences

mardi 7 juillet 2026

à la ferme (22)

 

des terres-neuves, on a défriché, lutté pied à pied, des pierres de la fougère, pour arracher quelques hectares de prairie, 


on n’a pas osé voulu toucher aux chênes, leur beauté, de l’ombre pour les bêtes, puis qui dans ceux qui viennent aurait la patience de replanter, du temps avant que ça devienne adulte un chêne, trente ans, cinquante ans, au juste on ne sait pas, on les a toujours connus, sans eux un trou dans le paysage 

lundi 6 juillet 2026

à la ferme (21)

 


un orage matin

il a plu sur les hortensias 

les voilà un peu requinqués


le premier voisin, 

comme un titre, 

le premier voisin puis les autres,

ici, au Pays Basque, 

celui à qui on demande et donne des services 

une place particulière dans les rituels du deuil

le premier voisin donc a bien ouvert aux poules et donné du grain  

on peut compter sur lui

un bon premier voisin 

une obligation ailleurs 

ils sont partis tranquilles

dimanche 5 juillet 2026

Lu et vu (196)

 Lu

Traversée de Marie-Hélène Lafon 

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon 

Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille.

Savoir impliquerait qu'on me l'ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée.

Et l'histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité.

Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés. Le récit s'est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L'histoire qu'on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée.

Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture.

On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre.(p 42)


Dans le train, une femme assise derrière moi s'agace au téléphone. C'est trop flou, tu es tellement flou, dit-elle à son interlocuteur.

Je l'imagine, à l'autre bout de la ligne, tentant désespérément d'éclaircir ses mots, d'en parfaire la mise au point.

J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière.

Les discours « clairs » sont souvent ceux de communicants, qu'ils soient hommes politiques ou publicitaires. On voit au travers: ils nous vendent quelque chose. Le flou interroge. Il faut y regarder de plus près. C'est une brume de mer qui dissimule le profil d'une falaise. C'est ce trouble d'un amour naissant, qui ne s'appelle pas encore « relation ». C'est une tristesse sans objet, qui surgit quand on s'y attendait le moins, au bord du bonheur. Les créatures floues ont pour elles l'espace de la fiction, qui n'aime rien tant que les personnages dont on ne saura jamais tout. Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celle de l'écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose.

Comme ils sont flous, ces écrivains qu'on aime.

Il ne prétend nullement à la limpidité, Georges Perec, lorsqu'il tente de définir la judaïté ; ce n'est « pas un signe d'appartenance, ce n'est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ; ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude : une certitude inquiète, derrière laquelle se profile une autre certitude, abstraite, lourde, insupportable : celle d'avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu'au hasard et à l'exil. »

Dans mon dos, la femme clôt la conversation d'une question qui n'appelle pas de réponse, elle soupire: tu ne pourrais pas être un peu plus clair ? (p 55-57)


Faute de me faire des amis, je me mis à écrire ce que je ne parvenais pas à partager. Mes anecdotes, qualifiées de n'importe quoi, je les transformais en fiction. Un matin, ma voisine de classe aperçut un feuillet dactylographié dans mon cahier de textes.

Une histoire ? Pouvait-elle la lire ? À la récréation, elle vint me trouver, y avait-il une suite ?

La porte s'était entrouverte.

Tous les jours, après les cours, je travaillais à « la suite ». La suite de l'histoire des officiels français qui fantasmaient mes parents, simples professeurs de littérature, en espions à la solde des Roumains.

La suite de l'histoire d'Irina qui s'était enfuie, elle avait passé la frontière cachée dans le coffre de la voiture d'un diplomate.

La suite de l'histoire d'un ami de mon père, un poète emprisonné dans les années 1960 pour « subversion », à qui, chaque matin sans exception, ses gardiens avaient fait croire qu'il serait exécuté.

L'histoire de Maria Vecerdea, ma grand-mère de cœur, dont je savais, en quittant la Roumanie, que je ne la reverrais pas.

Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu'on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n'est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps.

Mes camarades de classe avaient raison : écrire est un mélange de n'importe quoi, en périphérie du réel, loin de la vérité, car elle n'existe pas. Et ces précieux n'importe quoi nous lient les uns aux autres, écrivains aux lecteurs, comme un serment, un contrat dont on ne respecterait qu'un terme: on se croira.

Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu'on ait pu le comprendre, nous sommes faits d'histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). (p 92,93)


Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.

Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être «comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse.

Un je qui bataille, aussi, et qui refuse les limites que tente de lui imposer l'adulte qui partage sa chambre : Fritz Pfeffer. Il monopolise leur petite table, ironise: mais à quoi travaille-t-elle de si important, quelle est cette « œuvre » à laquelle Anne consacre tellement de temps ? Un manuel de tricot, peut-être ? Elle lui tient tête, défend son maigre territoire, plaide sa cause. Il les lui faut, ses deux après-midi par semaine où écrire sans être dérangée. Il s'offusque, l'adulte, on n'a jamais vu un égoïsme pareil : il faudrait céder sa place à une gosse qui raconte sa vie dans un journal ? Elle n'a pas plus de choses à dire que lui, ils sont tous logés à même enseigne, enfermés, sans rien à vivre.

Comme il se trompe, l'adulte.

La famille est un microcosme, il y règne les mêmes conflits et désirs de pouvoir que dans toute société.

On dit des femmes qui écrivent leur expérience de vie qu'elles « se » racontent, que leur récit est « personnel ». Le journal intime d'un homme, en revanche, semble contenir des vérités universelles. S'atteler au récit du monde a longtemps été l'apanage de ceux qui pouvaient l'arpenter, ces « récits de grands voyageurs ». Aux femmes, on abandonnait l'examen des sentiments, on leur concédait un savoir de l'intime, de l'intérieur, qu'il soit domestique ou sexuel. (p 98, 99)


(…) Anne Frank affichait dans sa chambre les images-propagande d'un monde blond, triomphalement aryen, dans lequel elle n'était qu'une tache à effacer, qu'un cancer à éradiquer.

Un jour, cette horrible guerre se terminera enfin, un jour nous pourrons être de nouveau des êtres humains comme les autres et non pas simplement des juifs, écrit Anne Frank, le 11 avril 1944.

À ce vœu jamais exaucé, Philip Roth, dans L'Écrivain des ombres, répond ceci :

«Une fois par an, les Frank chantaient un inoffensif cantique de Hanukkah, prononçaient deux trois mots d'hébreu, allumaient quelques bougies, échangeaient quelques cadeaux. [...] Il n'en fallait pas plus pour en faire l'ennemi. Moins encore. Et même rien du tout, telle était l'horreur et la vérité. [...] Les Frank pouvaient se réunir autour de la radio pour écouter des concerts de Mozart, Brahms et Beethoven; ils pouvaient se délasser à la lecture de Goethe, Dickens et Schiller; elle pouvait chercher soir après soir, dans les arbres généalogiques de toutes les familles royales d'Europe, des prétendants convenables pour la princesse Elizabeth et Margaret Rose ; elle pouvait évoquer avec passion dans son journal un amour pour la reine Wilhelmine et son désir d'avoir la Hollande pour patrie - rien de tout cela n'y faisait, l'Europe ne lui appartenait pas et ils n'appartenaient pas à l'Europe. [...] Au contraire, trois étages au-dessus d'un joli canal d'Amsterdam, ils vivaient entassés dans trente mètres carrés avec les Van Pels, aussi isolés et méprisés que les Juifs d'un ghetto. D'abord l'expulsion, ensuite le confinement, enfin dans des wagons à bestiaux, des camps et des fours crématoires, l'oblitération. Et pourquoi ? Parce que le problème juif à résoudre, les dégénérés dont les êtres civilisés ne pouvaient plus supporter la contamination, c'était eux-mêmes, Otto et Edith Frank, et leurs filles, Margot et Anne.» (p 145, 146)


Vu

Cosmos de Germinal Roaux

Seuls les rebelles de Danielle Arbid

Notre histoire, chroniques du Caire de À. B. Shawky