Lu
Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins
Elle avait été furieuse que Kevin ne remarque pas à quel point elle peinait. Dès qu'il rentrait à la maison, il se mettait aussitôt à quatre pattes à côté de Maddy, l'emmenait partout dans le creux de son coude, la faisait sauter dans les airs. Et elle couinait de plaisir, lui empoignait la barbe, lui décochait des sourires qu'elle n'accordait jamais à sa mère. Gillian était heureuse de ce répit, mais cela signifiait que pendant qu'il jouait avec le bébé c'était à elle de préparer le dîner, de finir la lessive, la vaisselle. Cela signifiait qu'à chaque nuit brûlante, allongés dans le lit avec un simple drap fin au-dessus deux, c'était Kevin qui racontait à n'en plus finir les petites choses amusantes que Maddy avait faites alors qu'elle s’endormait, sachant qu'elle allait devoir l'allaiter bientôt, sachant qu'elle ne pouvait s'offrir le luxe de son attention, de son émerveillement. Elle enviait la distance qu'avait Kevin, la perspective. Il pouvait plonger et ressortir alors que Gillian pataugeait indéfiniment dans l'eau boueuse. Elle était trop fatiguée pour aimer, pensait-elle, trop lessivée.
A l'automne, Kevin était allé chasser avec d'anciens amis du lycée, loin dans les Bull Mountains, et il était rentré avec un bon pack de six dans le système, pétant la forme après avoir abattu une belle biche. Il l'avait suspendue au grand peuplier derrière la maison et prévoyait de la dépecer le lendemain chez sa mère, où ils avaient une chambre froide.
Il avait suivi Gillian ce soir-là tandis qu'elle s'occupait du linge, et lui avait raconté de cette voix sombre, sérieuse et déclamatoire qu'il employait toujours quand il avait quelques verres dans le nez, qu'il pensait avoir vu des preuves de braconnage chez son pote, qu'il fallait rappeler à ces types qu'il était leur ami, mais qu'il était aussi le garde-chasse, qu'il y avait de bonnes raisons écologiques pour les régulations de chasse. Que peu importait vos appartenances politiques - si vous aimiez la chasse au cerf, alors il fallait respecter la terre et écouter ce que disait la science. Il s'était ouvert une autre bière. Gillian avait ressenti le crissement de cette canette entre les os de son sternum, elle avait senti son sang pétiller dans les petits vaisseaux qui lui enveloppaient le cœur.
À cet instant précis, elle se foutait bien de l'écologie et de la raison, du braconnage, de tout ce que pouvaient faire ses imbéciles d'amis rétrogrades. Elle était sortie en trombe par la porte moustiquaire, émergeant dans la chaleur nocturne, dans le bourdonnement massif des moustiques qui s'élevait de la rivière.
Alors que Kevin criait son nom dans son dos, elle était montée dans la Tercel et s'était éloignée. (p 142,143)
Glen cracha et donna de petits coups de pieds sur le sol de l'atelier taché d'huile.
- Bon Dieu. Betts ferait mieux d'y réfléchir à deux fois. Le gamin devrait plutôt aller à l'école.
- Alors c'est pas le fait qu'il coupe les clôtures du gouvernement qui te dérange? Juste qu'il devrait pas emmener le gamin avec lui pendant qu'il le fait?
Glen lui décocha un regard dur. Et cracha encore.
- J'aime pas des masses le gouvernement fédéral, Wendell. Tu le sais. L'Agence de protection de l'environne-ment, le BLM... J'ai déjà eu à en découdre avec eux.
Commença alors la litanie habituelle de reproches.
D'abord, on ne pouvait pas répandre ce produit-ci ou celui-là à cause d'un foutu papillon qui devait être protégé. Et puis on n'avait plus le droit de faire paître son bétail sur des terres légalement louées, à cause des "directives d'exploitation raisonnée des terres" ou quelque autre connerie. Et dans les années 1990, ça avait été les loups, Wendell en savait bien assez sur le sujet. Prises une à une, ces décisions n'étaient pas grand-chose, mais l'élevage était une affaire délicate.
Il 'avait pas besoin de le rappeler à Wendell. Il l'avait vu aussi bien que lui, les banques qui saisissaient les fermes, les ranchs, il était au courant. C'étaient ces petites décisions ici et là qui finiraient de les réduire en miettes.
- Nous autres, les Hougen, on est ici depuis trois générations, continua Glen. On élève notre bétail, on fait pousser notre fourrage, on récolte nos céréales, et maintenant, on dirait qu'ils veulent nous dégager d'ici. On dirait que si ça ne tenait qu'à eux, il ne faudrait plus qu'il y ait d'éleveurs.
Et alors, où est-ce qu'ils les achèteraient, leurs beefsteaks et leurs hamburgers? Ils préfèrent que ces terres soient peuplées de loups, de bisons et de hippies qui dansent à moitié nus?
Bon, il ne voulait pas faire la morale. Wendell savait aussi bien que lui à quel point ils leur tombaient dessus. Glen prit une inspiration et passa la main sur son crâne chauve.
Mais le dénommé Betts, il a des opinions, dit-il. Comme le père de Wendell. Betts se disait que la chasse au loup imminente serait l'occasion de leur montrer. Avec cet Obama à la Maison-Blanche, ils n'avaient plus de temps à perdre. Glen avait envisagé de mettre Wendell dans le coup aussi, étant donné que Verl était son père, mais le timing était mauvais.
Ils avaient commencé à discuter pas très longtemps après le décès de la mère de Wendell, et maintenant il devait s'occuper d'un enfant, et Glen préférait qu'il reste en dehors de tout ça, qu'il laisse les autres s'occuper des fédéraux.
- Qui est dans le coup ? voulut savoir Wendell.
Glen sourit. Presque tout le monde! Les jeunes, les gens en ville, et même les types respectables comme lui. Ils n'étaient peut-être pas tous aussi remontés que Betts, mais ils en avaient ras la casquette et ils savaient que l'heure était venue. Glen arqua un sourcil en direction de Wendell et attendit un instant, comme pour lui laisser l'occasion d'approuver, puis il s'accroupit devant le quad et s'affaira sur la capsule de la valve, la jauge de pression. (p 155, 156)
Quand sa fille l'avait réveillée ce matin-là, Gillian n'avait fait aucun serment, aucune promesse. Elle était sortie de son lit, elle avait pris Maddy dans ses bras et s'était enfermée dans la salle de bains, attendant que l'homme s'en aille.
Assise sur le rebord de la baignoire, Maddy serrée contre elle, elle avait compris - clairement, brusquement - que ce n'était pas une façon de faire honneur à son chagrin. C'est alors que la douleur véritable s'était déclenchée. Elle avait pleuré les premiers jours, bien sûr, mais des mois s'étaient écoulés et ces sanglots l'avaient soudain fait tomber à genoux. Il était parti, parti, parti.
La douleur était pareille à une scie qui la transperçait, tranchait les tendons, fendait les côtes jusqu'à ce que l'air sec siffle à travers elle. Elle rentrait du travail, mettait Maddy au lit, puis se laissait aller à des crises de sanglots rauques. Elle était devenue dépendante, elle se définissait par ces pleurs
-Je porte le deuil, se disait-elle. C'est ce que je fais, c'est ce que je suis.
Des années durant, elle n'avait eu personne, même quand des hommes plus raisonnables s'étaient présentés. Kent Leslie était l'un d'eux, et il y en avait eu d'autres - des hommes bons, gentils, parfois même presque beaux qui auraient pu l'aimer et qu'elle aurait pu, elle aussi avec le temps, apprendre à aimer en retour. Mais pendant longtemps, il avait été plus facile de dire non. Facile comme bonjour. Elle allait avoir quarante-neuf ans cette année, elle avait mal aux genoux après avoir couru, ses hanches étaient un peu plus larges qu'elle l'aurait voulu, mais Kevin aurait toujours trente-sept ans, il serait toujours cet homme aux larges épaules et à la chevelure blonde, toujours plus espiègle, plus gentil, plus rapide - aussi bon qu'il l'avait toujours été. Et dès qu'elle était avec lui par la pensée - quand elle se souvenait de Key West ou du Texas, ou d'une soirée d'été sur le porche, à écouter les sturnelles chanter en aval et en amont de la Musselshell -, dès qu'elle fermait les yeux et laissait ce chagrin stupéfiant et accueillant la submerger une fois encore, elle se sentait redevenir, à son tour, cette personne meilleure, plus forte et plus belle. (p 177, 178)
Vu
Cinéma
L’Engloutie de Louise Hémon
théâtre
Trahisons d’Hatold Pinter, mis scène par Tatiana Vialle
Musée d’art contemporain de Lisbonne, collection Berardo
Sherrie Levine
1947, Hazleton, EUA / USA
Intérieurs parisiens (after Atget)
1997
B&w silver gelatin print (60 elements) Ed. 3/5
Coleção de Arte Contemporânea do Estado / Coleção Elipse, em depósito no / long-term loan to MAC/CCB
Depuis les années 1970, Sherrie Levine a développé un ensemble d'œuvres basées sur l'appropriation d'œuvres de différents artistes, telles que des photographies de Walker Evans et Alfred Stieglitz, des sculptures de Constantin Brancusi et Marcel Duchamp, ou des images de peintures de Gustave Courbet et Vincent van Gogh, entre autres. Dans cette série, elle s'approprie un album de photographies d'intérieurs parisiens produits en 1910 par Eugène Atget, souvent célébré pour ses images documentaires de Paris, et que Walter Benjamin a félicités pour leur "absence" et leur capacité à "désinfecter" l'atmosphère de la photographie conventionnelle afin de céder la place à une image vide de récit. En reproduisant ces photographies sans aucune différence autre que leur titre, Sherrie Levine remet en question et inverse les concepts, les récits et les hypothèses qui ont façonné l'histoire de l'art.
L'œuvre remet en question le concept d'auteur, d'originalité, de reproduction et le statut attribué à l'artiste et à la chronologie elle-même, avec le sous-titre "après Atget" suggérant des lectures à la fois séquentielles et d'influence qui sont inversées si nous voyons le travail de Levine avant celui d'Atget. L'appropriation de ces œuvres souligne comment l'histoire de l'art est marquée par différentes circonstances ou hypothèses manipulables, soulignant ainsi la fragilité des récits canoniques.
Comment la perception de ces photographies change-t-elle en fonction du sexe, du nom ou du statut du photographe ? Sherrie Levine utilise ici la "véracité" apparente de la photographie pour illustrer que ses photographies et celles d'Atget ne sont pas "vides", mais plutôt imprégnées de préjugés et d'illusions.
Casa Ásia-Coleção Francisco Capelo
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| derrière le lourd rideau, vue plongeante jusqu’au Tage |

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