Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Lu et vu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lu et vu. Afficher tous les articles

dimanche 26 juillet 2026

Lu et vu (199)

 Lu 

La vie têtue de Juliette Rousseau

première page, en sorte de préliminaire 

   La langue française, dans sa construction patriarcale, ne me permet pas de donner à lire la lignée de femmes blessées dont je viens. Elle nous efface, encore et toujours. Les méthodes d'écriture dites « inclusives » non plus, elles qui continuent de faire advenir le masculin, y compris là où les hommes ont depuis longtemps choisi de déserter. Ma langue ne cherche pas l'égalité, ni de nouvelles règles. Elle invoque des filia-tions, rétablit des trajectoires.

   Comme dans nos vies, souvent, le masculin l'em-porte. Mais parfois, c'est le féminin. Ni l'un ni l'autre ne me semblent désirables. Je ne cherche pas à forger la langue d'un monde souhaitable. Ce sont nos vérités qui m'intéressent. Tant mieux si apparaissent ensuite, dans ma généalogie comme dans les autres, des êtres libres de cette binarité épuisante, et qui trouveront leurs propres mots pour se dire.

   Nous dire avec justesse, c'est laisser la porte ouverte à ce qui vient pour nous remplacer, joyeusement et sans douter, comme tout ce qui naît pour vivre pleinement. Dans la langue comme dans nos histoires, nous ne sommes jamais que des passages.


en exergue 


L'un des affronts les plus cruels, cependant, résidait 

dans le fait de devoir cacher la douleur, l'enterrer, 

la privatiser - un mensonge qui ne visait qu'à dissimuler 

et défendre l'ordre social qui produit, dans nos vies, les

pertes trop nombreuses et injustifiées.


Cindy Milstein, Rebellious Mourning


Je est un autre, Septologie III-V de Jon Fosse 

(…) et il pense que toutes les âneries que le Pasteur débite sur le sens qu'il y aurait à la mort insensée de sœur Alida relèvent davantage de l'insulte, parce que la Soeur est morte et il n'y a aucun sens à cette mort et par conséquent il n'y a aucun sens à la vie, et il faut vivre avec ça, sans quoi il vaut mieux mourir, pense Asle, et pour réussir à vivre avec cette souffrance insensée on ne devrait pas avoir à écouter les boniments tout aussi insensés que débite le Pasteur, pense Asle, parce que le sens que bonimente le Pasteur est une plaie, alors que l'insensé apporte pour ainsi dire une sorte de paix, Asle pense, et il pense qu'il ne fera pas sa confirmation, et je suis assis dans ma voiture garée devant la Galleri Beyer, et je regarde encore et encore la neige qui recouvre le pare-brise, et je pense que l'une des choses les plus importantes dans la peinture est de pouvoir s'arrêter à temps, de savoir quand une image dit ce qui peut être dit, parce que si on continue trop longtemps l'image est souvent ruinée, oui, je sais ça depuis que j'ai peint mon tout premier tableau, je pense, parce que, oui, certes, il est possible de gratter la toile et de la repeindre, ou de peindre par-dessus, mais alors l’image ne se donne plus, et une image doit se produire, elle doit venir d'elle-même, comme un événement, comme un cadeau, oui, une bonne image est un cadeau, et une espèce de prière, c'est à la fois un cadeau et une prière de gratitude, je pense, et je n'aurais jamais pu réussir à faire une bonne image à la seule force de ma volonté, parce que l'art s'opère, l'art se produit, c'est comme ça, et quand je suis allé au bout de mes possibilités avec une image il ne me reste plus qu'à la regarder dans le noir, oui, la regarder dans une pièce la plus obscurcie qui soit, je pense, et comme en été il ne fait jamais vraiment noir l'automne et l'hiver sont par conséquent les meilleurs moments pour moi en tant que peintre, si bien que les images que je peins au printemps et en été doivent attendre l'automne ou l'hiver avant que je puisse voir une image correctement, oui, dans le noir, oui, je dois voir les images dans le noir pour voir si elles brillent, pour les rendre plus lumineuses encore, ou meilleures, ou plus justes, ou quel que soit le mot qu'il faille employer, l'image doit en tout cas avoir une obscurité lumineuse, je pense, et je pense que je devrai me remettre à peindre dès que je rentrerai à la maison tout à l'heure car j'ai le sentiment assommant que quelque chose est définitivement terminé, que je ne pourrai plus peindre, que je n'ai plus envie de peindre, que je ne veux plus peindre, auquel cas je dois me remettre à peindre dès aujourd'hui, je pense, auquel cas je dois rentrer à la maison dès que possible, (…) p 122, 123.

(…) elle a dit aussi que quand elle entendait à quel point tous ces chrétiens maltraitaient le nom de Dieu, elle pensait que si Dieu avait été tel qu'ils le disaient, elle ne croirait certainement pas en Lui, elle a dit, et je me souviens qu'elle a dit ça un des premiers jours où nous étions ensemble, je pense, et je lis très peu, trop peu, mais je lis la Bible de temps en temps, et elle contient quelques textes qui m'ont beaucoup apporté, peut-être surtout ceux qui disent que le royaume de Dieu est en vous, en nous, en moi, parce que je me sens souvent proche de Dieu, je pense, et Ales disait que peut-être l'ange que je sentais veiller sur moi c'était Lui ? ou peut-être que c'était le Saint-Esprit qui était proche de moi ? elle disait, je pense, mais ce n'étaient et ce ne sont que des mots, des mots et des mots, car dans le fond quelle différence ça fait ? je pense, et je pense que la Bible doit être interprétée, lue de façon imagée, oui, exactement, imagée, comme une image, comme un tableau, avec sa propre vérité, parce que la Bible est littérature, et en fin de compte la littérature et la peinture sont la même chose, je pense, et la Bible doit être comprise à partir de l'esprit de la Bible, car, comme l'a écrit Paul, la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre, je pense, parce que même si la Bible est littérature elle est aussi quelque chose de plus que de la littérature, je pense, et je dois me trouver très en marge pour quelqu'un qui se dit être au sein de l'Église catholique, je pense, ou plutôt, à penser comme je pense, je dois me trouver en dehors, et pourtant j'ai trouvé ma place au sein de l'Église, je pense, et se considérer comme catholique n'est pas seulement une question de foi, oui, mais une manière d'exister dans la vie et dans le monde qui n'est pas sans rappeler celle d'être artiste, puisque être artiste peintre est aussi une façon de vivre, une manière d'exister dans le monde, et pour moi ces deux manières d'exister dans le monde vont très bien ensemble, dans le sens où elles génèrent toutes les deux une distance par rapport au monde et pointent vers quelque chose de différent, vers quelque chose qui est dans le monde, quelque chose d'immanent, comme ils disent, et vers quelque chose qui est loin du monde, quelque chose de transcendant, comme ils disent, et c'est à peine compréhensible, je pense, et je pense de nouveau que le Royaume de Dieu est en moi, parce que le Royaume de Dieu existe, je pense, et je le sens quand je fais mon signe de croix, je pense, et je fais mon signe de croix, et je le fais en permanence, mais seulement quand je suis seul, eh bien, et aussi quand je suis dans l'Église, et je fais mon signe de croix plusieurs fois par jour, dès qu'une douleur m'enserre, mais aussi quand la gratitude m'enserre, oui, là aussi, oui, je tais mon signe de croix tout le temps en fait, car il y a une force dans ce geste, oui, c'est certain, même s'il est impossible de dire de quelle sorte de force il s’agit, parce que la force est dépourvue de mots, mais elle est là, la force, c'est mon expérience, et tant pis s'il est impossible de comprendre pourquoi c est comme ça puisque c'est incompréhensible, je pense, (…)  p 209, 210

dimanche 12 juillet 2026

Lu et vu (197)

 Lu

Jehanne de Violaine Bérot

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier 

(…) - mais n'ayez pas peur, être coupable, on n'en meurt pas, ça vous rongera peut-être, on ne sait jamais, même si aucun de vous n'a dit qu'on ne doit pas tuer un homme pour si peu, non, parce que vous avez seulement pensé, putain, je vais foutre ma vie en l'air à cause d'un sale petit connard et l'idée de la prison et l'humiliation pour les enfants à l'école, des fils d'assassins, c'est ça, ce qu'ils ont fait de leurs enfants et qu'ils porteront comme une injure à leur avenir, des fils de taulards, de voyous, et si on les met en prison trop longtemps, est-ce que leur femme prendra un amant, les femmes qui continuent à vivre et à sortir pendant qu'ils rumineront les mots du procureur ? car ils s'épient les uns les autres et la belle entente s'est fissurée à coups de murmures et d'insinuations, c'est toi qui as frappé le premier, toi qui as frappé le plus fort, toi qui n'as rien dit, toi - sauf que pour l'instant ce n'est pas ça, et même le visage du procureur ne s'est pas immiscé en eux, ils savent qu'ils auront juste à dire qu'évidemment ils ne voulaient pas tuer, bien sûr on ne voulait pas qu'il meure, il avait l'air tellement paumé avec son survêt et son tee-shirt jaune et noir, (…) p 30, 31


(…) d'où il est, il pourrait dire je vaux, je valais, une vie doit valoir un peu plus qu'une bière, un pack de six ? de douze ? de vingt-quatre bières, non, tu crois ? c'est trop ? et est-ce qu'en amassant de quoi remplir un Caddie le procureur aurait trouvé que c'était le juste prix et que ça ne valait pas plus? que cette fois ils pouvaient y aller et lui donner une bonne correction et le faire payer plein pot alors que c'est lui qui leur a laissé sa vie là où d'autres auraient eu le droit d'être craints et respectés, tu vois, on se dit que des bagarreurs auraient été respectés plus que lui, un de ceux-là qui d'habitude traînent en bande, il aurait été respecté et craint et peut-être qu'il aurait sorti un couteau pour tracer dans l'air comme une barrière pour les retenir, et il n'aurait pas subi comme lui, quand les coups ont plu et qu'il n'a pas eu un geste à part ce réflexe vieux comme la mort de vouloir s'en protéger, les mains devant le visage comme pour refuser de voir et de comprendre ce qui allait arriver plus que pour parer les chocs - et, ce que je me dis, c'est que ton frère, quand un mot surgira pour s'évanouir aussi vite que cette fulgurance au moment de saisir qu'il était mort, oui, ton frère, il sera pour toi comme une lacération dans ta vie, et tu voudras comprendre, (..,) p 40, 41



Vu

cinéma 

Darling de John Schlesinger

exposition 

au Parvis Leclerc : Jacques Henri Lartigue L’oeil absolu (1er volet)

dimanche 5 juillet 2026

Lu et vu (196)

 Lu

Traversée de Marie-Hélène Lafon 

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon 

Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille.

Savoir impliquerait qu'on me l'ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée.

Et l'histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité.

Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés. Le récit s'est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L'histoire qu'on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée.

Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture.

On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre.(p 42)


Dans le train, une femme assise derrière moi s'agace au téléphone. C'est trop flou, tu es tellement flou, dit-elle à son interlocuteur.

Je l'imagine, à l'autre bout de la ligne, tentant désespérément d'éclaircir ses mots, d'en parfaire la mise au point.

J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière.

Les discours « clairs » sont souvent ceux de communicants, qu'ils soient hommes politiques ou publicitaires. On voit au travers: ils nous vendent quelque chose. Le flou interroge. Il faut y regarder de plus près. C'est une brume de mer qui dissimule le profil d'une falaise. C'est ce trouble d'un amour naissant, qui ne s'appelle pas encore « relation ». C'est une tristesse sans objet, qui surgit quand on s'y attendait le moins, au bord du bonheur. Les créatures floues ont pour elles l'espace de la fiction, qui n'aime rien tant que les personnages dont on ne saura jamais tout. Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celle de l'écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose.

Comme ils sont flous, ces écrivains qu'on aime.

Il ne prétend nullement à la limpidité, Georges Perec, lorsqu'il tente de définir la judaïté ; ce n'est « pas un signe d'appartenance, ce n'est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ; ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude : une certitude inquiète, derrière laquelle se profile une autre certitude, abstraite, lourde, insupportable : celle d'avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu'au hasard et à l'exil. »

Dans mon dos, la femme clôt la conversation d'une question qui n'appelle pas de réponse, elle soupire: tu ne pourrais pas être un peu plus clair ? (p 55-57)


Faute de me faire des amis, je me mis à écrire ce que je ne parvenais pas à partager. Mes anecdotes, qualifiées de n'importe quoi, je les transformais en fiction. Un matin, ma voisine de classe aperçut un feuillet dactylographié dans mon cahier de textes.

Une histoire ? Pouvait-elle la lire ? À la récréation, elle vint me trouver, y avait-il une suite ?

La porte s'était entrouverte.

Tous les jours, après les cours, je travaillais à « la suite ». La suite de l'histoire des officiels français qui fantasmaient mes parents, simples professeurs de littérature, en espions à la solde des Roumains.

La suite de l'histoire d'Irina qui s'était enfuie, elle avait passé la frontière cachée dans le coffre de la voiture d'un diplomate.

La suite de l'histoire d'un ami de mon père, un poète emprisonné dans les années 1960 pour « subversion », à qui, chaque matin sans exception, ses gardiens avaient fait croire qu'il serait exécuté.

L'histoire de Maria Vecerdea, ma grand-mère de cœur, dont je savais, en quittant la Roumanie, que je ne la reverrais pas.

Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu'on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n'est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps.

Mes camarades de classe avaient raison : écrire est un mélange de n'importe quoi, en périphérie du réel, loin de la vérité, car elle n'existe pas. Et ces précieux n'importe quoi nous lient les uns aux autres, écrivains aux lecteurs, comme un serment, un contrat dont on ne respecterait qu'un terme: on se croira.

Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu'on ait pu le comprendre, nous sommes faits d'histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). (p 92,93)


Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.

Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être «comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse.

Un je qui bataille, aussi, et qui refuse les limites que tente de lui imposer l'adulte qui partage sa chambre : Fritz Pfeffer. Il monopolise leur petite table, ironise: mais à quoi travaille-t-elle de si important, quelle est cette « œuvre » à laquelle Anne consacre tellement de temps ? Un manuel de tricot, peut-être ? Elle lui tient tête, défend son maigre territoire, plaide sa cause. Il les lui faut, ses deux après-midi par semaine où écrire sans être dérangée. Il s'offusque, l'adulte, on n'a jamais vu un égoïsme pareil : il faudrait céder sa place à une gosse qui raconte sa vie dans un journal ? Elle n'a pas plus de choses à dire que lui, ils sont tous logés à même enseigne, enfermés, sans rien à vivre.

Comme il se trompe, l'adulte.

La famille est un microcosme, il y règne les mêmes conflits et désirs de pouvoir que dans toute société.

On dit des femmes qui écrivent leur expérience de vie qu'elles « se » racontent, que leur récit est « personnel ». Le journal intime d'un homme, en revanche, semble contenir des vérités universelles. S'atteler au récit du monde a longtemps été l'apanage de ceux qui pouvaient l'arpenter, ces « récits de grands voyageurs ». Aux femmes, on abandonnait l'examen des sentiments, on leur concédait un savoir de l'intime, de l'intérieur, qu'il soit domestique ou sexuel. (p 98, 99)


(…) Anne Frank affichait dans sa chambre les images-propagande d'un monde blond, triomphalement aryen, dans lequel elle n'était qu'une tache à effacer, qu'un cancer à éradiquer.

Un jour, cette horrible guerre se terminera enfin, un jour nous pourrons être de nouveau des êtres humains comme les autres et non pas simplement des juifs, écrit Anne Frank, le 11 avril 1944.

À ce vœu jamais exaucé, Philip Roth, dans L'Écrivain des ombres, répond ceci :

«Une fois par an, les Frank chantaient un inoffensif cantique de Hanukkah, prononçaient deux trois mots d'hébreu, allumaient quelques bougies, échangeaient quelques cadeaux. [...] Il n'en fallait pas plus pour en faire l'ennemi. Moins encore. Et même rien du tout, telle était l'horreur et la vérité. [...] Les Frank pouvaient se réunir autour de la radio pour écouter des concerts de Mozart, Brahms et Beethoven; ils pouvaient se délasser à la lecture de Goethe, Dickens et Schiller; elle pouvait chercher soir après soir, dans les arbres généalogiques de toutes les familles royales d'Europe, des prétendants convenables pour la princesse Elizabeth et Margaret Rose ; elle pouvait évoquer avec passion dans son journal un amour pour la reine Wilhelmine et son désir d'avoir la Hollande pour patrie - rien de tout cela n'y faisait, l'Europe ne lui appartenait pas et ils n'appartenaient pas à l'Europe. [...] Au contraire, trois étages au-dessus d'un joli canal d'Amsterdam, ils vivaient entassés dans trente mètres carrés avec les Van Pels, aussi isolés et méprisés que les Juifs d'un ghetto. D'abord l'expulsion, ensuite le confinement, enfin dans des wagons à bestiaux, des camps et des fours crématoires, l'oblitération. Et pourquoi ? Parce que le problème juif à résoudre, les dégénérés dont les êtres civilisés ne pouvaient plus supporter la contamination, c'était eux-mêmes, Otto et Edith Frank, et leurs filles, Margot et Anne.» (p 145, 146)


Vu

Cosmos de Germinal Roaux

Seuls les rebelles de Danielle Arbid

Notre histoire, chroniques du Caire de À. B. Shawky

dimanche 28 juin 2026

Lu et vu (195)

 Lu

Moi, le glorieux de Mathieu Belezi

Léo, ma vie en morceaux de Mayana Itoiz (roman graphique)


pour en savoir plus lire la présentation en lien Le portrait subtil d’une femme libre en temps de guerre 

visite église Saint-André de Sauveterre-de-Béarn


Église fortifiée, construite à l'époque de transition, fin XIl e début XIlle siècle, elle participait à la défense de la cité.

Si le roman s'affirme dans sa construction extérieure, deux styles se superposent à l'intérieur: le gothique succède au roman.



Son clocher autrefois crénelé a une hauteur de 27 m. Ses élegantes baies géminées aux tympans percés d'oculi adoucissent son aspect militaire.



Remarquable par son ampleur et ses proportions, elle comprend trois nefs, une abside, deux modestes absidioles, un transept avec ses deux belles roses.

Longue de 35 m, large de 20 m, la hauteur de la nef centrale est de 13 m.



Un très beau tympan surmonte le portail. Entre les deux cintres, une clé pendante tient lieu de trumeau.

Dans la mandorle est le Christ en Majesté, entouré des quatre évangélistes:

à sa droite, l'ange (St Matthieu) et le lion (St Marc), 

à sa gauche, l'aigle (St Jean) et le boeuf (St Luc).


La petite porte Nord est surmontée d'un tympan que timbre un chrisme: le cercle est l'Univers:

le X (khi), et le P (rhô) première lettres de Christ; A (alpha), et 2 (oméga, symboles du commencement et de la fin), lettres ici inversées.

Au Sud, la petite porte des "Cagots" appelés aussi "crestiaas".



dimanche 21 juin 2026

Lu et vu (194)

 Lu

Neige de Jon Fosse

L’objet d’amour d’Edna O’Brien

«Marie chérie», fit-il, plongeant son regard dans ses yeux. Ses yeux brun-vert. Il confessa qu'il ne pouvait l'aimer, parce qu'il aimait déjà sa femme et ses enfants, et de toute manière, « tu es trop jeune, trop innocente».

Le lendemain, sur le départ, il demanda s'il pouvait lui envoyer quelque chose par la poste; il arriva onze jours plus tard : un portrait d'elle en noir et blanc, très ressemblant, sauf que la fille du dessin était plus laide.

«Des clous, oui », fit sa mère, qui avait espéré un bracelet en or ou une broche. « Ça te fait une belle jambe. »

Ils l'accrochèrent à une pointe dans la cuisine, puis, un jour, il tomba et quelqu'un (probablement sa mère) s'en servit pour ramasser la poussière; depuis, il a toujours servi à cela. Mary aurait aimé le garder, le fourrer dans une malle, mais la honte l'en empêcha. C'étaient des gens durs, qui ne pouvaient se laisser aller au sentiment ou aux pleurs qu'en cas de décès.

«Marie chérie », avait-il dit. Jamais il ne l'écrivit. Deux étés passèrent, les tisons de Satan fleurirent deux étes, le vent emporta les graines de chardon, les arbres de la forêt grandirent d'une trentaine de centimètres. Elle avait le pressentiment qu'il reviendrait, et la peur qu'il ne le fasse pas la rongeait. (p 20, nouvelle L’objet d’amour)


(…)  Il savait fort bien qu'il ne se passait pas grand-chose entre les hommes et les femmes.

La sienne avait failli le rendre fou, assise devant le feu de la cuisine à raconter qu'elle voyait des visages dans les flammes avant de se lever subitement et de courir à l'étage voir s'il y avait un homme sous son lit. Il l'avait envoyée à Lourdes l'été dernier, histoire de voir si ça la remettrait d'aplomb, mais elle était revenue pire.

«L'amour, c'est de la c...!» Sa femme avait pris la manie de mettre du sucre et des pêches dans le moindre morceau de viande qu'elle cuisinait. Puis la lubie l'a saisie d'acheter un sablier. Elle jouait avec le soir, le retournant et regardant le sable qui s'écoulait dans le globe inférieur. Puérile, voilà ce qu'elle était. (p 65, nouvelle Durs à cuire)


Vu

Personne ne rira de Hynek Bočan, présenté par Joël Chapron

dimanche 14 juin 2026

Lu et vu (193)

 Lu

Djamila de Tchinghiz Aïmatov

J'étais bouleversé. La steppe semblait avoir soudain fleuri, elle bougea, écarta les ténèbres et, dans cette steppe vaste, j'aperçus deux amoureux. Et eux ne me remarquaient point, tout comme si je n'avais pas existé. Je marchais et les regardais, qui, ayant oublié tout au monde, ensemble se balançaient en mesure avec la chanson. Et je ne les reconnaissais plus. C'était pourtant toujours Daniiar, dans sa chemise de soldat, dégrafée, élimée, mais ses yeux, semblait-il, brûlaient dans l'obscurité. C'était toujours ma Djamilia serrée contre lui, si timide et silencieuse, des pleurs étincelants à ses cils. Ils étaient des êtres nouveaux, merveilleusement heureux.

Est-ce que ce n'était pas là le bonheur? Car tout cet énorme amour de la terre natale qui avait en lui engendré cette musique inspirée, Daniiar lui en avait entièrement fait hommage, c'était pour elle qu'il chantait, il la chantait.

Cette même incompréhensible émotion qui me venait toujours des chansons de Daniiar à nouveau s'empara de moi. Et soudain ce que je voulais me devint clair. Je voulais les peindre.

Je m'effrayai de mes propres pensées. Mais le désir était plus fort que la peur. Je les peindrai tels que les voilà, heureux! Oui, tels que les voilà, à cette heure! Mais le pourrai-je? J'avais la respiration coupée de peur et de joie. Je marchais dans un oubli doucement enivré. J'étais heureux, moi aussi, parce que je ne savais pas encore combien dans l'avenir ce désir audacieux me réservait de difficultés. Je me disais que la terre, il fallait la voir comme Daniiar la voyait, qu'avec des couleurs c'était la chanson de Daniiar que je raconterais, que j'aurais aussi des montagnes, la steppe, des gens, les herbes, les nuages, les rivières. J'en vins même alors à penser : « Et où je vais les prendre les couleurs? On n'en donne pas à l'école : ils en ont besoin pour eux-mêmes! » Comme si toute l'affaire avait résidé seulement en cela.

La chanson de Daniiar s'interrompit inopinément. C'était Djamilia qui l'avait étreint avec frénésie, mais aussitôt elle s'était rejetée en arrière, arrêtée un instant, elle s'était jetée de côté et avait sauté à bas de la britchka. Daniiar, indécis, tira les rênes, les chevaux firent halte.(99, 100)

Des jours et des nuits à Chartres de Henning Mankell (théâtre)

Le serment d’Europe de Wadji Mouawad  (théâtre)

Vu

Cinéma 

Certains l’aiment chaud de Billy Wilder

Une année italienne de Laura Samani

Théâtre : retour d’atelier de la Compagnie L’Auberge Espagnole 

Résiste réunit deux propositions théâtrales:

Vera de Petr Zelenka

Deux histoires où la vie personnelle des protagonistes va être bouleversée par la dure réalité de la mondialisation. 

Une directrice de casting perd tout à cause du rachat de son entreprise par une société étrangère: pouvoir, chute vertigineuse, trahison, cynisme.  


Sing my life de Cathy Min Jung

Un groupe d'ouvrier·ères dont l'outil de travail est délocalisé en Chine s'organise pour lutter, protester, se défendre tandis que l'une d' elles participe à un concours de chant. Entre paillettes et huile de moteur, télé-crochet et usine, garde d'enfants et manifestations, quand le quotidien est bouleversé par la nécessité de faire des choix pour s'en sortir, rêver et lutter.

dimanche 31 mai 2026

Lu et vu (191)

 Lu

Aimer de Sarah Chiche 

Très brève théorie de l’enfer de Jérôme Ferrari 

Les orphelins d’Eric Vuillard

Vu

Cinéma 

Little trouble girl de Urska Djukic

Bus Stop de Joshua Logan

Exposition

Gilles Caron Le monde d’hier au Parvis de Pau

Né en 1939 à Neuilly-sur-Seine, disparu en 1970 près de Saâng, Cambodge. La brièveté de cet énoncé dit tout. Gilles Caron fut un météore génial qui se plaça d'entrée dans le groupe des meilleurs photographes de son époque.

En seulement cinq années de carrière, il réalise plus de 500 reportages pour les plus grands magazines et pour l'agence Gamma, dont il est l'un des fondateurs. Aux côtés de Don McCullin ou Raymond Depardon, il s'impose comme l'un des plus grands photographes de presse du XX* siècle.

Reporter de guerre, observateur des mouvements sociaux, photographe de cinéma, de mode ou de rue, Gilles Caron saisit avant tout l'humain au contact de l'actualité la plus immédiate, la plus glamour, comme la plus tragique.

Mais c'est peut-être comme photographe de guerre qu'il est le plus impressionnant. Ses images ne montrent pas seulement la violence des événements : elles révèlent les regards, les gestes, la fragilité et le courage des hommes face à l'histoire. (…)


Lecture musicale au Parvis Leclerc d’extraits de Les hauts de Hurlevent par Julie Depardieu accompagnée du mandoliniste Julien Martineau 


À Vitoria

au musée d’art contemporain Artium Museoa



L'artiste d'Alava Raisa Álava (Zuaza, 1990) inaugure un cycle de  présentations consacré aux pratiques liées à l'illustration et aux processus éditoriaux. 



En dialogue avec l'iconographie et les processus de son travail, l'exposition rassemble du matériel graphique et éditorial - affiches, fanzines, cahiers de notes et bandes dessinées - réalisés au cours des cinq dernières années.



Tant dans son travail personnel que dans celui développé dans différentes collaborations, Álava établit un lien entre les expériences vécues et imaginées. La mémoire collective et les processus aléatoires forment des images saturées d'informations, construites à partir de perspectives forcées et mettant en scène des figures déformées.


Parmi ses dernières collaborations figurent celles réalisées pour Bloomberg Businessweek, The New Yorker ou The New York Times, ainsi que des affiches telles que celle qui a fait la promotion du Tour de France dans son édition 2023 et celle de l'Azkena Rock Festival de Vitoria-Gasteiz.


le musée des Beaux-Arts 


Aurelio ARTETA

Bilbao, 1879 - Ciudad de México, 1940

Triptyque de la guerre. Le front. L’exode. L’arrière-garde ,

vers 1937-1938

huile sur toile



détail 

détail 


Ignacio Díaz Olano a peint cette huile de grand format en 1899 et l'a présentée en 1901 à l'Exposition nationale des beaux-arts, sous le titre de Midi. Il est actuellement connu sous le nom de Prière de l’Angelus (…)
L'œuvre est un hommage exceptionnel au travail dans les champs, sans oublier la coutume religieuse qui paralysait le travail à midi pour prier. Le peintre a réalisé de nombreux croquis préparatoires à Estarrona, une petite ville près de Vitoria, pendant l'été 1899. On observe dans la peinture un intérêt particulier pour la réflexion sur la lumière du soleil de midi ; nous apprécions son incidence sur la paire de bœufs et sur le paysan lui-même, dont les ombres sont projetées sur la terre nouvellement labourée 
Le peintre cherche à représenter des scènes quotidiennes dans un environnement rural, avec des personnages réels effectuant les activités habituelles et en les transférant sur la toile, il obtient qu’elles soient dignes. 

Ramiro Arrue

une exposition temporaire ESTAMPES DE GOYA DANS LA COLLECTION DU MUSÉE DES BEAUX-ARTS D'ALAVA

Les quatre grandes séries d'estampes de Francisco de Goya (1746-1828), Caprichos, Desastres de la guerra, Tauromaquia et Disparates, sont incorporées à la collection du Musée des Beaux-Arts d'Álava en 2022 provenant de la Fondation Juan Celaya Letamendi, en tant que don ou paiement en nature de dettes fiscales à la Diputación Foral d'Álava.


Ez dute nahi / Elles ne veulent pas


Le regard de Goya sur le monde qui l'entourait et la manière dont il l'a capturé dans ses gravures, forme un univers dans lequel la réalité et l'invention se combinent de manière indissoluble.


On ne peut pas regarder 


L'intérêt pour son œuvre réside non seulement dans la qualité artistique, mais aussi dans l'actualité des thèmes qu'il nous montre et dans la façon dont il nous les montre : l'irrationalité de l'être humain, la violence qui semble inhérente à lui, les conséquences néfastes des guerres, les abus d'autorité, l'injustice des puissants, l'inégalité sociale, les problèmes générés par la mauvaise éducation des jeunes ou la croyance aveugle dans les mensonges divulgués à la population par le pouvoir.


Barbares, eau-forte, gouache polie et pointe sèche


DÉSASTRES DE LA GUERRE


Ce recueil de 80 estampes s'inspire de la Guerre d'Indépendance (1808-1814). Elles représentent des scènes de violence et d'atrocités typiques de tout conflit armé ; des images saisissantes d'une grande force dramatique, où la mort est le thème central.

Goya laissa cette série inédite en raison du contexte politique qui suivit le retour de Ferdinand