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dimanche 20 août 2017

"Je l'ai bien reconnue, toute drapée de noir avec une écharpe rouge"

Le cercle des menteurs de J-Claude Carrière



Ce soir à Samarkand





     La plus célèbre des histoires se rapportant à la mon est d'origine persane. Fariduddin Attar la raconte ainsi.

     Un matin, le khalife d'une grande ville vit accourir son premier vizir dans un état de vive agitation. Il demanda les raisons de cette apparente inquiétude et le vizir lui dit :
     -Je t'en supplie, laisse-moi quitter la ville aujourd'hui même.
     - Pourquoi?
     - Ce matin, en traversant la place pour venir au palais, je me suis senti heurté à l'épaule. Je me retournai et je vis la mort qui me regardait fixement.
     - La mort ?
     - Oui, la mort. Je l'ai bien reconnue, toute drapée de noir avec une écharpe rouge. Elle est ici, et elle me regardait pour me faire peur. Car elle me cherche, j'en suis sûr. Laisse-moi quitter la ville à l'instant-même. Je prendrai mon meilleur cheval et je peux arriver ce soir à Samarkand.
     - Était-ce vraiment la mort ? En es-tu sûr ?
     - Totalement sûr. Je l'ai vue comme je te vois. Je suis sûr que tu es toi et je suis sûr qu'elle était elle. Laisse-moi partir, je te le demande.
     Le khalife, qui avait de l'affection pour son vizir, le laissa partir. L'homme revint à sa demeure, sella le premier de ses chevaux et franchit au galop une des portes de la ville, en direction de Samarkand.


     Un moment plus tard, le khalife, qu'une pensée secrète tourmentait, décida de se déguiser, comme il le faisait quelquefois, et de sortir de son palais. Tout seul, il se rendit sur la grande place au milieu des bruits du marché, il chercha la mort des yeux et il l'aperçut, il la reconnut. Le vizir ne s’était aucunement trompé. Il s'agissait bien de la mort, haute et maigre, de noir habillée, le visage à demi dissimulé sous une écharpe de coton rouge. Elle allait d'un groupe à l'autre dans le marché sans qu'on la remarquât, effleurant du doigt l'épaule d'un homme qui disposait son étalage, touchant le bras d'une femme chargée de menthe, évitant un enfant qui courait vers elle.
     Le khalife se dirigea vers la mort. Celle-ci le reconnut immédiatement, malgré son déguisement, et s inclina en signe de respect.
     - J'ai une question à te poser, lui dit le khalife, à voix basse.
     - Je t'écoute.
     - Mon premier vizir est un homme encore jeune, en pleine santé, efficace et probablement honnête. Pourquoi ce matin, alors qu'il venait au palais, 1'as-tu heurté et effrayé ? Pourquoi l'as-tu regardé d'un air menaçant ?
     La mort parut légèrement surprise et répondit au khalife :
     - Je ne voulais pas l'effrayer. Je ne l'ai pas regardé d'un air menaçant. Simplement, quand nous nous sommes heurtés par hasard dans la foule et que je l'ai reconnu je n'ai pas pu cacher mon étonnement, qu'il a dû prendre pour une menace. .
     - Pourquoi cet étonnement ? demanda le khalife.
     - Parce que, répondit la mort, je ne m'attendais pas à le voir ici. J'ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarkand.

jeudi 10 août 2017

une trouée du ciel,

lever les yeux vers la crête, ils vous précèdent et soudain, ils basculent de l'autre côté, happés, s'échiner à les suivre

lundi 7 août 2017

source

se lever matin
la lumière sourd des arbres
prendre le chemin

dimanche 9 juillet 2017

"Karlosa" le célibataire

ils ont parfois eu des femmes, des femmes de la ville, mais la ferme, faut s'habituer, à moins que la mère, on sait pas, elle était peut-être dure, le pays bruissait à leur arrivée, bruissait encore quand elles s'en retournaient, on commentait, supputait, rumeurs à mots couverts,  puis c'est la mère qui s'en allait, à marche forcée, apprendre la soupe, le caddie dans les supermarchés, la machine à laver, rester propre, on a sa dignité, du temps encore et la retraite était là, solitude et silence dans la grande maison vide, un bout de jardin, trois vaches, quelques brebis, deux cochons, les cochons, on sait ça quand on est né là, ça aime pas être seul, il fallait bien s'occuper, on gardait l'utilitaire, Kango ou express et pour la compagnie, un caniche, oui, c'était bien "xakur goxo eta maitaarria"

dimanche 2 juillet 2017

VISAGES Rainer Maria Rilke

Les cahiers de Malte Laurids Brigge 
                                      (fragments)
                                       1904-1910

VISAGES

     Je songe par exemple que jamais encore je n'avais pris conscience du nombre de visages qu'il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s'use naturellement, se salit, éclate, se ride, vieillit comme des gants qu'on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes; ils n'en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu'ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu'ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.
     D'autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l'un après l'autre, et les usent. Il leur semble qu'ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.
     Mais la femme, la femme ; elle était tout entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C'était à l'angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. Quand de pauvres gens réfléchissent, on ne doit pas les déranger. Peut-être finiront-ils encore par trouver ce qu'i1s cherchent.
     La rue était vide ; son vide s'ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l'autre côté de la rue, comme un sabot. La femme s'effraya, s'arracha d'elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains.
     Je pouvais l'y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains , de ne pas regarder ce qui s'en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j'avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage.


jeudi 29 juin 2017

vieillir (15) : l'ancienne

 Cent ans aujourd'hui. Enterré deux maris, un fils. Les bougies, le gâteau, des chants, des photos, on la fête. Son fauteuil roulant, un trône. Elle se tourne vers toi :
- Ta mère, elle a fait vite quand même.
Tu lèves un sourcil, les années maison de retraite, la voix enfuie, l'hémiplégie, vite, non, tu ne dirais pas comme ça.
Converser, s'accrocher, faire mine de s'intéresser. La voilà en orbite. Elle tient un fil. Elle ne le lâchera pas.
- Et quelle âge ça lui faisait quand elle est partie ? 86 ans, tu dis ? c'est quand même jeune pour partir.

jeudi 15 juin 2017

Ronde (23) : parfum (s)


La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite. 

Sur le thème de Parfum(s),  j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir Dominique A de La distance au personnage tandis que je me décale vers Métronomiques, le blog de Dominique Hasselmann.



 Un bien grand bonheur

 — Ça pique le nez, non ?
— Oui regarde, c’est la poussière, maintenant l’ombre s’accroît et c’est pour ça qu’on la remarque.
À l’intérieur, entre chien et loup tu crèves l’abcès de temps en temps, elle se lève dans le reste de lumière avant de se reposer à peu près au même endroit. La poussière est sacrée, on croit pouvoir s’en débarrasser, mais fondamentalement, elle demeure. Elle prend chair, avec l’âge. On en fait des statues dans nos jardins.




Je vous revois encore,

Pauvres fleurs dans les corbeilles des jardins à la française,
Elles ont l’air d’avoir peur de la police…
Mais si belles qu’elles fleurissent de la même façon
et qu’elles ont le même sourire antique
qu’elles eurent pour le premier regard du premier homme
qui les vit apparaître et les toucha légèrement
afin de voir si elles parlaient… *


— Votre goût des piments doux, celui des meubles pauvres. Un livre de recettes sans illustrations, les mots étaient précis et les phrases correctes. L’odeur de la bassine Gilac (plastique miracle), et celle de la savonnette inconnue, au repos ou au garde-à-vous sur l’évier de la cuisine. Vos mains qui nous lavent, notre seule richesse. Le goût acidulé du jus de fruit pam.pam et la danse des yeux en amande. Une abeille ivre au goulot de la bouteille de bière blonde. Un air frais porte les parfums du monde au milieu des jambes nues, c’est la terre qui tourne et l’enfer qui commence.
C’est un bien grand bonheur.






* Fernando Pessoa, in Le Gardeur de troupeaux


La ronde tourne dans le sens suivant :


Élise 

Dominique H. 

Giovanni

Hélène

Jacques

Jean-Pierre

Franck

Marie-Christine

Guy

Noël

Dominique A.
https://dom-a.blogspot.fr/2017/06/la-ronde-numero-23-parfums.html