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jeudi 7 décembre 2017

un dimanche matin au vide-grenier de Gelos


des livres pour enfants, elle a en beaucoup, sait en parler, ils sont beaux, se réfréner et n'en prendre que quelques uns, des serviettes brodées, imaginer des gestes oubliés, le dé, le fil, l'application d'une jeune fille dans un temps enfui,


et du miel, rencontre "J'étais mécano,  un profil d'oiseau, une maigreur, le teint rouge cuivré des marches au grand air, il déplie sa haute taille, aucun mal à imaginer le bleu de travail, le cambouis, le haut du poignet que l'on tend pour saluer, une cuillère dans ses mains, tester, si j'avais su j'aurais pris ma retraite plus tôt, ça m'est venu comme ça, une ruche, puis deux et on fait connaissance avec d'autres, on prend des conseils, maintenant c'est moi qui en donne quand on me demande, je me déplace même,  si j'ai beaucoup de ruches ? un coup d’œil aigu, une hésitation,  oh ! une cinquantaine, sûrement plus, des fois que les impôts ou on ne sait qui, tant payés à surveiller,  j'ai commencé par en poser deux au col d'Ichères, sa joie, un éclat dans le regard, goûtez, tantôt ça a goût à châtaigne, tantôt à tilleul..."

mercredi 29 novembre 2017

vieillir (20) en couple : champagne !

on la croise, une ancienne collègue, sourire vaillant mais l'ombre d'elle-même, bien dix kilos de moins, une de ses amies à mots couverts "il est parti avec une autre", les garçons vivent leur vie, vente de la maison, sorties copines, on la recroise, combien plus tard, deux ans à tout casser, c'est un dimanche, il est 13 heures, un couple se hâte dans la rue vide,  l'homme est élégant,  la femme aussi, tailleur, ses escarpins claquent sur le pavé, c'est elle, au bout le quartier du Château et ses restaurants, on devine le feu d'une conversation, son sourire vous effleure, elle ne ralentit pas, en salle des profs, elle enseigne ailleurs, affichée et ouverte à tous commande champagne de l'Amicale, parmi d'autres noms, son nom d'avant, un montant, 848 euro

lundi 20 novembre 2017

"C'était l'inflexion enseignée à Charlotte et à Atlanta -même à Columbia- aux gens (...) qui avaient honte de parler comme leurs parents et leurs grands-parents"


traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharrez

     Lee avait l'accent du sud de la Caroline du Sud, un accent qu'il cultivait, je le savais, comme un autre peaufinerait une poignée de main franc-maçonnique alambiquée. Et, d'une certaine façon, c'était bien ce qu'était son accent : un signe d'appartenance. Il fleurait bon les vieilles fortunes et les demeures ancienes, Porter-Gaude Académy et les bals de débutantes à Charleston. (p 19)

***

     "J'ai déjà rencontré certains d'entre vous, a-t-il dit, mais, pour les autres, sachez que je m'appelle Peter Brennon. Je suis le propriétaire de la Société des barrages amovibles de de Carbondale, dans l'Illinois. Je suis également l'inventeur de ce type de barrage"
     Sa voix avait l'inflexion monocorde, très Midwest, des présentateurs de journaux télévisés. C'était l'inflexion enseignée à Charlotte et à Atlanta -même à Columbia- aux gens du Sud qui avaient honte de parler comme leurs parents et leurs grands-parents. Mais on ne donnait pas ce genre de cours dans le comté d'Oconee.* (p 56)
 
                       *pays natal de la narratrice

***

      Pau, milieu des années 70, file du restau U, des américaines, on les reconnaissait. Indifférentes à l'apparence. Massives, tunique ample, jean informe, petit sac à dos. Toujours en groupe. Se détachant sa voix à elle, français fluide et accent basque "à couper au couteau". On disait comme ça alors. Terroir, territoire, racines, identité, authentique, et la fierté qui va avec, ce serait plus tard. Cet accent-là on le gardait encore dans l’oreille, il avait quitté nos lèvres sans même qu'on s'en rende compte, « tu parles pointu ou quoi », ils nous disaient, là-bas, des parents de Méharin, elle avait expliqué, à quinze kilomètres de votre lieu de naissance, ils avaient immigré, dans leurs bagages, cette langue-là.

                et le texte passionnant de Giovanni Merloni


Jai un accent (1) 

J’ai toujours aimé les accents, présents en grand nombre dans la langue française. J’aimais surtout les accents circonflexes, sans lesquels il n’y aurait pas eu, je crois, des mots extraordinaires comme débâcle, château, enchevêtrement ou mât. Je m’amusais de même à mettre l’accent aigu sur l’e de Gérard et les deux accents croisés sur les deux e d’Hélène et d’été. J’adorais la halte que m’imposait la recherche sur le clavier du tréma que je devais placer en tête de l’i chaque fois que je rencontrais des mots fabuleux comme Héloïse, naïf, aïeul ou camaïeu. Je croyais d’abord que cela n’avait pas d’explication, qu’il s’agissait de l’héritage de façons de s’exprimer venant de loin, de Charlemagne, Jaufré Rudel et Jeanne d’Arc. J’obéissais à cet ordre calligraphique sans vraiment comprendre qu’il s’agissait d’une règle utilitaire, ayant surtout le but d’aider les gens à écrire et prononcer correctement les mots.
Par rapport à ma langue d’origine, tout cela me paraissait curieux et compliqué, si l’on considère qu’en italien les accents sont rares et qu’ils ont surtout la fonction de donner de la sonorité en plus aux voyelles terminales de certains adverbes comme più, perché ou de verbes comme partì, morì, andò et tornò. À part cela, la plupart des mots de ma langue d’origine sont naturellement accentués et cela simplifie beaucoup la compréhension réciproque entre la langue orale et la langue écrite. Cela n’empêche qu’en manque d’une adéquate protection institutionnelle de la langue et à la suite du bombardement télévisé qui a ravagé profondément notre immense culture, on assiste aujourd’hui à une sensible distance qui va devenir un gouffre entre la langue des livres et la langue des bars.
D’ailleurs, la liberté absolue dont jouissent les divers dialectes d’Italie et la fantaisie verbale effrénée de mes compatriotes ajoutent au manque de contraintes dans la construction des phrases (où les relatives abondent) un mélange continu de mots et d’expressions d’invention. Nombreux dictons du dialecte sicilien ou napolitain, par exemple, sont tranquillement rentrés dans la langue parlée en Vallée d’Aoste ou à Venise, tandis que dans les régions méridionales de la péninsule on intègre surtout la langue de la Capitale. Cette Babel des dialectes se retrouve de plus en plus dans les textes littéraires. C’est un phénomène sans doute intéressant — légitimé et même accéléré par la télévision, unique autorité culturelle à partir des années 80 — qui dévoile une langue en voie de transformation sous un ciel qui n’a pas envie de se soumettre à n’importe quelle règle.
Cependant, je vous épargne la longue lamentation nostalgique sur la beauté et richesse de nos dialectes du temps où les dialectes mêmes s’enracinaient dans des endroits circonscrits où la langue se développait harmoniquement avec l’évolution ou involution de chacune des sociétés humaines concernées… Inutile d’évoquer une fois de plus les voyages en train dans les années 60 et 70, où les gens de différentes parties d’Italie se rencontraient et essayaient de se parler, chacun dans son idiome, parfois incompréhensible…
C’est à l’époque révolue de ces voyages en train que le premier terme qui venait à la bouche c’était celui de l’accent :
— Vous êtes de Parme, n’est-ce pas ? Je le reconnais par votre accent !
À Parme en fait, en plus d’un dialecte typique de la Vallée du Pô, on découvre une façon tout à fait particulière de rouler l’r, à la française. Pareillement, en Italie, on reconnaît immédiatement un Français par son accent, que les Italiens aiment beaucoup. En fait, l’accent des Français, quand ils parlent un italien adouci par cet r un peu aristocratique, c’est tellement agréable ! Il suffit d’entendre les chansons de Françoise Hardy, de Charles Aznavour, de Nino Ferré ou d’Adamo en italien pour savourer cette prononciation magique et excentrique aussi…
Symétriquement, il ne passe même pas un jour, ici à Paris, qu’on ne me dise pas, en souriant :
— Vous êtes Italien ? On le reconnaît de l’accent !
Cette question est immédiatement suivie par une autre :
— De quelle région d’Italie ?
— Rome.
— Ah, Rome ! Quelle ville merveilleuse…
J’arrête ici, même s’il y avait énormément à dire au sujet de l’accent et de son rôle dans les rencontres entre les peuples…
Cependant, pour conclure, je vais mentionner une région d’Italie vraiment spéciale, où le dialecte de ses habitants a établi avec la langue nationale un rapport tout à fait particulier. Pour ne pas être trop analytique, je vais survoler les nombreux mots et expressions de la langue de Sardaigne qui ont été transportés dans l’italien que les gens du lieu parlent. Ce qui est vraiment intéressant et unique, les Sardes différemment des habitants des autres régions qui ont du mal à respecter l’intégrité et la fluidité des mots italiens — s’expriment dans un Italien impeccable. Pourtant, je n’exagère pas, ils ne posent jamais l’accent là où on devrait le poser selon la langue officielle. Je m’explique. Sans que cela soit marqué, dans la langue italienne on est obligé d’articuler les mots en syllabes, posant l’accent toujours dans un endroit codifié. Par exemple :
Sono andato al mercato per comprare delle uova
(Je me suis rendu au marché pour y acheter des œufs)
doit être scandé et accentué comme ça :
Só-no an-dà-to àl mer-cà-to pér com-prà-re dél-le uò-va
tandis qu’un habitant de la Sardaigne dirait :
Sò-nno àn-dat-to al mér-cat-to per com-prar-re dèl-le uóv-va
(Jé me suis réndu au màrche pour y à-cheter des œ-üfs)
On pourrait faire d’innombrables exemples : toujours, un habitant de Sardaigne dira de façon impeccable des expressions qui auront pourtant tous les accents déplacés et renversés !
Giovanni Merloni
______________
(1) Titre emprunté à l’ancien blog de Gabriella Merloni.
 


vendredi 17 novembre 2017

vieillir (19) en couple, renoncements

moment entre femmes, fin de repas dans une brasserie, son regard circulaire vers les couples encore à table, le vin a allumé ses pommettes, confidences "il n'entend plus très bien, j'essaie pourtant de me rapprocher, Quoi, qu'est-ce que tu dis, et il faut reprendre, c'est bête, mais chaque fois une petite exaspération, alors on ne va plus au restaurant, ensemble on a fait quelques voyages, Tunisie, Turquie et là sans arrêt des commentaires, ces arabes quand même, comment supporter ça, alors on ne voyage plus, elle se redresse, hésite, son sourire presqu'une excuse, c'est pas bien ce que je fais, qu'est-ce que je serais sans mon petit Maurice, c'est le pilier de ma vie

mardi 14 novembre 2017

« La langue basque (...) dit : euskaraz hizt egiten dut – “au moyen du basque je fais la parole” pour “je parle basque”.




 Faire la parole / Hitza egin
un documentaire d'Eugène Green

Une langue, le basque, incarnée, portée, par quatre jeunes gens à peine sortis de l'enfance. Vivante. Une course, une quête dans un pays magnifié. Regard lucide, questionnement, fraîcheur d'esprit. 
Sans concession. 
Beauté. 

Songer aux dernières lignes ou aux derniers plans de Fahrenheit 451, quelques hommes, une poignée, ont appris par cœur quelques-uns de ces textes qui nous font homme, l'Odyssée, la Bible. 
Ils disent, récitent.
Eux vivants, une parole incarnée et cela suffit. 
A portée, la transmission possible. 
Espoir. 

Songer aussi à Bernardo Atxaga entendu en 95 à Biarritz pour Obabakoak, Obaba, nom d'un village imaginaire, "k" de, d'Obabakoa donc, dans les premiers plans la caméra effleure ce livre-là  "pour traduire mon livre et passer du basque à l'espagnol, j'ai dû me retourner le cerveau comme une chaussette".

Songer encore à une leçon du père M. en un lointain après-midi "Euskalduna, être basque, voyez-vous, c'est, si on décompose, Euskal le basque entendu comme lanque, et duna qui a, autrement dit être basque pourrait se traduire par "celui qui possède la langue".
Soudain dessillée saisir qu'être basque signifie l'attachement à la langue.
Ce qui fonde son identité.

Songer enfin au dernier plan du film, port de Pasai/Passage, au-delà de l'étroit goulet qui rend son accès difficile, le grand large. 
Ses immensités.
Espoir encore.

Un film délicat, respectueux, il frôle, s'éloigne, revient, un ballet, une liturgie.  
Glissement du côté du sacré. 

ci-après une critique de ce film sur critikat.com


« Au moyen du cinématographe je fais la parole »,  par Marie Gueden 
Le nouveau film d’Eugène Green, présenté en sélection française lors de l’édition 2016 du Cinéma du Réel, est un objet curieux, surprenant, comme peuvent l’être les films du réalisateur : si le documentaire n’est pas son terrain habituel, celui-ci s’attache ici à un portrait de la langue basque centré sur des habitants choisis.
Un tel projet pouvait néanmoins poindre dans le cinéma d’Eugène Green comme dans ses écrits : la parole tient chez lui une place centrale, ne serait-ce que pour la parlure si particulière de ses personnages, leur diction liée, mais aussi dans les ouvrages qui lui sont consacrés (La Parole baroque, 2001 ; Le Présent de la parole, 2004) ; le pays basque était déjà filmé dans Le Monde vivant (2003), tourné en partie dans la plus petite mais la plus « basque » des provinces basques, la Soule, correspondant à la découverte par Eugène Green de la région, ultérieurement à l’honneur dans son roman La Bataille de Roncevaux (2009).
Faire la parole peut ainsi s’appréhender comme l’aboutissement de préoccupations originelles, profondes, d’Eugène Green, et la documentation de la langue basque, l’une des plus anciennes d’Europe, le creuset idéal, presque d’ordre généalogique, d’une réflexion touchant à la parole chez le réalisateur, permettant en retour d’appréhender son cinéma. Celui-ci formule d’ailleurs ce projet à venir en avance dans sa Poétique du cinématographe (2009) associant parole, basquité, cinéma : « La langue basque, témoignage vivant de la naissance de l’homme, dit : euskaraz hizt egiten dut – “au moyen du basque je fais la parole” pour “je parle basque”. Mais aujourd’hui on pourrait dire : zinematographaz hizt egiten dut – “au moyen du cinématographe je fais la parole”, la rendant visible. »
Si le verbe « faire » est un opérateur linguistique dans « faire la parole » en emploi transitif équivalant à un verbe d’action, nul doute qu’il y ait une analogie avec le cinéma qui opère sur le réel : ce « faire » insiste sur le pouvoir performatif de la parole, ici et maintenant. C’est là le cœur du projet documentaire d’Eugène Green : recueillir les voix du parler basque dans le temps de leur énonciation, s’incarnant dans des personnages qui le font vivre.
 pour lire la suite

lundi 6 novembre 2017

de nos représentations

arrêtée au feu, brillant de tous ses chromes, une longue voiture noire, genre BM ou Mercedes,  au volant, coude avantageux dans la portière, vitre baissée, un bel homme, encore jeune, élégant, sans doute ça une tête de winner, fort au-dessus du bruit de la rue une musique s'échappe, il écoute quoi, ah ? qui l'eût parié ? Georges Brassens

dimanche 5 novembre 2017

au marché "c'est nous qu'on tue"

il rayonne derrière son étal de fruits et légumes "je suis bien ici, on peut se parler, j'étais dans l'agro alimentaire, à l'abattage, des machines plus vieilles que nous, sûr qu'y a longtemps qu'elles ont rapporté ce qu'elles ont coûté, quand elles tombent en panne on répare, mais nous faut qu'on s'adapte à elles, pas l'inverse, non, inapte à mon poste, on m'a déclaré et j'ai été licencié, le canard dans la chaîne, il tombe, il est à tes pieds, c'est fini, nous ça n'en finit pas, c'est nous qu'on tue"