Lu
La vie têtue de Juliette Rousseau
première page, en sorte de préliminaire
La langue française, dans sa construction patriar-cale, ne me permet pas de donner à lire la lignée de femmes blessées dont je viens. Elle nous efface, encore et toujours. Les méthodes d'écriture dites « inclusives » non plus, elles qui continuent de faire advenir le masculin, y compris là où les hommes ont depuis longtemps choisi de déserter. Ma langue ne cherche pas l'égalité, ni de nouvelles règles. Elle invoque des filia-tions, rétablit des trajectoires.
Comme dans nos vies, souvent, le masculin l'em-porte. Mais parfois, c'est le féminin. Ni l'un ni l'autre ne me semblent désirables. Je ne cherche pas à forger la langue d'un monde souhaitable. Ce sont nos vérités qui m'intéressent. Tant mieux si apparaissent ensuite, dans ma généalogie comme dans les autres, des êtres libres de cette binarité épuisante, et qui trouveront leurs propres mots pour se dire.
Nous dire avec justesse, c'est laisser la porte ouverte à ce qui vient pour nous remplacer, joyeusement et sans douter, comme tout ce qui naît pour vivre pleinement. Dans la langue comme dans nos histoires, nous ne sommes jamais que des passages.
en exergue
L'un des affronts les plus cruels, cependant, résidait
dans le fait de devoir cacher la douleur, l'enterrer,
la privatiser - un mensonge qui ne visait qu'à dissimuler
et défendre l'ordre social qui produit, dans nos vies, les
pertes trop nombreuses et injustifiées.
Cindy Milstein, Rebellious Mourning
Je est un autre, Septologie III-V de Jon Fosse
(…) et il pense que toutes les âneries que le Pasteur débite sur le sens qu'il y aurait à la mort insensée de sœur Alida relèvent davantage de l'insulte, parce que la Soeur est morte et il n'y a aucun sens à cette mort et par conséquent il n'y a aucun sens à la vie, et il faut vivre avec ça, sans quoi il vaut mieux mourir, pense Asle, et pour réussir à vivre avec cette souffrance insensée on ne devrait pas avoir à écouter les boniments tout aussi insensés que débite le Pasteur, pense Asle, parce que le sens que bonimente le Pasteur est une plaie, alors que l'insensé apporte pour ainsi dire une sorte de paix, Asle pense, et il pense qu'il ne fera pas sa confirmation, et je suis assis dans ma voiture garée devant la Galleri Beyer, et je regarde encore et encore la neige qui recouvre le pare-brise, et je pense que l'une des choses les plus importantes dans la peinture est de pouvoir s'arrêter temps, de savoir quand une image dit ce qui peut être dit, parce que si on continue trop longtemps l'image est souvent ruinée, oui, je sais ça depuis que j'ai peint mon tout premier tableau, je pense, parce que, oui, certes, il est possible de gratter la toile et de la repeindre, ou de peindre par-dessus, mais alors l image ne se donne plus, et une image doit se produire, elle doit venir d'elle-même, comme un événement, comme un cadeau, oui, une bonne image est un cadeau, et une espèce de prière, c'est à la fois un cadeau et une prière de gratitude, je pense, et je n'aurais jamais pu réussir à faire une bonne image à la seule force de ma volonté, parce que l'art s'opère, l'art se produit, c'est comme ça, et quand je suis allé au bout de mes possibilités avec une image il ne me reste plus qu'à la regarder dans le noir, oui, la regarder dans une pièce la plus obscurcie qui soit, je pense, et comme en été il ne fait jamais vraiment noir l'automne et l'hiver sont par conséquent les meilleurs moments pour moi en tant que peintre, si bien que les images que je peins au printemps et en été doivent attendre l'automne ou l'hiver avant que je puisse voir une image correctement, oui, dans le noir, oui, je dois voir les images dans le noir pour voir si elles brillent, pour les rendre plus lumineuses encore, ou meilleures, ou plus justes, ou quel que soit le mot qu'il faille employer, l'image doit en tout cas avoir une obscurité lumineuse, je pense, et je pense que je devrai me remettre à peindre dès que je rentrerai à la maison tout à l'heure car j'ai le sentiment assommant que quelque chose est définitivement terminé, que je ne pourrai plus peindre, que je n'ai plus envie de peindre, que je ne veux plus peindre, auquel cas je dois me remettre à peindre dès aujourd'hui, je pense, auquel cas je dois rentrer à la maison dès que possible, (…) p 122, 123.
(…) elle a dit aussi que quand elle entendait à quel point tous ces chrétiens maltraitaient le nom de Dieu, elle pensait que si Dieu avait été tel qu'ils le disaient, elle ne croirait certainement pas en Lui, elle a dit, et je me souviens qu'elle a dit ça un des premiers jours où nous étions ensemble, je pense, et je lis très peu, trop peu, mais je lis la Bible de temps en temps, et elle contient quelques textes qui m'ont beaucoup apporté, peut-être surtout ceux qui disent que le royaume de Dieu est en vous, en nous, en moi, parce que je me sens souvent proche de Dieu, je pense, et Ales disait que peut-être l'ange que je sentais veiller sur moi c'était Lui ? ou peut-être que c'était le Saint-Esprit qui était proche de moi ? elle disait, je pense, mais ce n'étaient et ce ne sont que des mots, des mots et des mots, car dans le fond quelle différence ça fait ? je pense, et je pense que la Bible doit être interprétée, lue de façon imagée, oui, exactement, imagée, comme une image, comme un tableau, avec sa propre vérité, parce que la Bible est littérature, et en fin de compte la littérature et la peinture sont la même chose, je pense, et la Bible doit être comprise à partir de l'esprit de la Bible, car, comme l'a écrit Paul, la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre, je pense, parce que même si la Bible est littérature elle est aussi quelque chose de plus que de la littérature, je pense, et je dois me trouver très en marge pour quelqu'un qui se dit être au sein de l'Église catholique, je pense, ou plutôt, à penser comme je pense, je dois me trouver en dehors, et pourtant j'ai trouvé ma place au sein de l'Église, je pense, et se considérer comme catholique n'est pas seulement une question de foi, oui, mais une manière d'exister dans la vie et dans le monde qui n'est pas sans rappeler celle d'être artiste, puisque être artiste peintre est aussi une façon de vivre, une manière d'exister dans le monde, et pour moi ces deux manières d'exister dans le monde vont très bien ensemble, dans le sens où elles génèrent toutes les deux une distance par rapport au monde et pointent vers quelque chose de différent, vers quelque chose qui est dans le monde, quelque chose d'immanent, comme ils disent, et vers quelque chose qui est loin du monde, quelque chose de transcendant, comme ils disent, et c'est à peine compréhensible, je pense, et je pense de nouveau que le Royaume de Dieu est en moi, parce que le Royaume de Dieu existe, je pense, et je le sens quand je fais mon signe de croix, je pense, et je fais mon signe de croix, et je le fais en permanence, mais seulement quand je suis seul, eh bien, et aussi quand je suis dans l'Église, et je fais mon signe de croix plusieurs fois par jour, dès qu'une douleur m'enserre, mais aussi quand la gratitude m'enserre, oui, là aussi, oui, je tais mon signe de croix tout le temps en fait, car il y a une force dans ce geste, oui, c'est certain, même s'il est impossible de dire de quelle sorte de force il s’agit, parce que la force est dépourvue de mots, mais elle est là, la force, c'est mon expérience, et tant pis s'il est impossible de comprendre pourquoi c est comme ça puisque c'est incompréhensible, je pense, (…) p 209, 210

