Lu
La jeune fille et la mer de David Vann
Les petites musiques de Roland Buti
Les visages ronds et lisses des sœurs Clément expriment toujours la confiance béate des enfants qui se réveillent. Elles sont jumelles. Fausses jumelles, lui ont-elles dit. Nées dans les mêmes minutes, elles ne se ressemblent pas. L'une est-elle meilleure que l'autre ? se demande Jana. Celle qui est sortie en deuxième du ventre de leur mère en cédant volontiers sa place d'aînée ? Ou le contraire peut-être ? La lumière aveuglante tout la-bas ? Un danger? Celle qui a ouvert la voie pour sa cadette doit être la plus altruiste...
Quelle surprise de réaliser un jour qu'elles ont des prénoms ! Une lettre laissée sur la crédence de la salle à manger adressée à Mesdemoiselles Blanche et Constance Clément. Oui, oui, bien sûr, elles étaient la bonté incarnée. Jana ne pouvait rien leur reprocher. La plupart des êtres humains ont l'air d'être des contrefaçons à force d'habitudes invétérées, n'est-ce pas? C est ce que disait Máša en regardant les habitants de la petite ville industrieuse dans laquelle elle avait atterri. Les sœurs Clément semblent avoir décidé des choses une fois pour toutes. Voilà qui doit être vraiment rassurant. Un fameux apprentissage quand même : apprendre à nier le doute en soi. L'avoir si bien appris que cela vient naturellement sans effort. Et se fabriquer un air joyeux à partir de rien. Avec le sentiment d'avoir établi ses quartiers au bon moment au bon endroit avec les bonnes personnes. C'est ce qu'elles veulent pour les filles. Elles appellent ça « développer l'aptitude à la vie intime et sérieuse ». Il ne faut pas courir le monde inu-tilement. Ce n'est que de la poudre aux yeux. On y perd la fraîcheur de sa jeunesse, c'est ce qu'elles répètent. Jana pense au joueur de flûte traversière du musée de l'Auberson. Petite fille, elle était impressionnée. Un automate androïde. Toute une mécanique compliquée à l'intérieur, des ressorts, des pistons, des soupapes pour faire bouger et souffler un garçonnet dans les trous de l'instrument. Sa figure joufflue de porcelaine brillante. De grands yeux écarquillés, un sourire au coin des lèvres, béat pour l'éternité. C'est cela qui remplit le visage des sœurs Clément : une torpeur délicieuse, celle de la courte mélodie toujours répétée. Et tant pis pour les rouages invisibles.
- Jana! Ne buvez pas au goulot ! Prenez donc un verre !
- Oui, mademoiselle Clément.
Jana se compose un visage de poupée. Et un sourire, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. (p 113, 115)
Je chante et la montagne danse d’Irene Solà
Après avoir dit un poème, je laisse toujours passer un peu de temps. Après la résonance des mots, après que ma voix a touché toutes les choses et a rempli tout l'espace entre les outils, je me tais. Pour séparer le poème du reste. Et j'écoute. Le poète dit. Le poète proclame. Mais le poète écoute aussi. Un oiseau. L'air qui reprend possession de l'espace entre les feuilles. Le léger sifflement que fait entendre le monde, au fond de toutes les oreilles...(p 80)
Dans la poésie, il y a tout. Dans la poésie, il y a la beauté, la pureté, la musique, il y a les images, le mot prononcé, la liberté et la faculté d'émouvoir et de laisser entrevoir l'infini. L'au-delà. L'infini qui n'est ni sur la terre ni dans le ciel. L'infini à l'intérieur de chacun. Comme une fenêtre tout en haut de la tête, dont on ignorait qu'elle était là et que la voix du poète ouvre un peu, un tout petit peu, et là-haut, dans cet interstice, il y a l'infini. (p 82)
L'inspiration, bonne compagne, vient de temps lointains et aussi des choses qui sont tout près. On se rappelle quand on était petit, ou le jour où on est mort, ou tous les matins d'après, ou on pense à sa mère, on observe ce qu'on a devant les yeux, la nuit et les pierres, et l'inspiration arrive et elle remplit les joues et le nez d'une allégresse de vin doux.
Souvent, je compose en pensant à des gens. Je pense à quelqu'un de ma vie d'avant ou de ma vie d'aujourd'hui et je lui fais un poème. Le son des applaudissements amis est chaud, agréable. Les menottes de Palomita font comme un bruit de noix, un bruit musical. J'aime écrire en pensant à des gens parce que c'est comme un cadeau. Parce que la voix du poète convoque. Elle convoque les êtres aimés et les temps passés et les temps à venir. Et ceux que le poète nomme se rassemblent et font une ronde tant que dure le son de sa voix, comme un feu de joie, intense, qui chauffe et qui brûle, mais qui s'éteint aussi le moment venu. (p 86)
J'entre. La maison m'observe, silencieuse. Etonnée. Sur ses gardes. C'est une maison ancienne mais pas très grande, une petite maison de métayers ou de bergers. L'entrée est perchée sur trois marches, comme trois dents. C'est une petite entrée aux murs rustiques, avec un sol de carreaux tous différents. Le portemanteau et le meuble à chaussures. Un placard à la porte en bois plein de veines. Une table massive et dessus un plateau avec des clefs, des papiers et des lettres. La cuisine se trouve à gauche. Elle est carrelée de blanc, avec çà et là une fleur bleue. L'évier en marbre rose, une fenêtre aux rideaux brodés et un vaisselier ancien avec les assiettes, toutes blanches, rangées à l'extérieur. Une table robuste, sombre, polie et brillante tellement elle est ancienne et tellement elle a servi, et un banc qui doit avoir un paquet d'années, avec des coussins de lin, et un vase avec des fleurs sèches, et des petites chaises et une télévision. Mia sait y faire pour conserver les meubles. Pour sauver des choses condamnées. Et sa maison est propre, accueillante. Pas comme la nôtre, toujours en désordre. Et au milieu, lui, mon homme, et eux, mes petits-enfants. (p 135)
Vu
Sous le ciel de Kyoto de Akiko Ohku


