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vendredi 17 novembre 2017

vieillir (19) : du côté des couples

moment entre femmes, fin de repas dans une brasserie, son regard circulaire vers les couples encore à table, le vin a allumé ses pommettes, confidences "il n'entend plus très bien, j'essaie pourtant de me rapprocher, Quoi, qu'est-ce que tu dis, et il faut reprendre, c'est bête, mais chaque fois une petite exaspération, alors on ne va plus au restaurant, on a fait quelques voyages, Tunisie, Turquie et là sans arrêt des commentaires, ces arabes quand même, comment supporter ça, alors on ne voyage plus, elle se redresse, hésite, son sourire presqu'une excuse, c'est pas bien ce que je fais, qu'est-ce que je serais sans mon petit Jean-Louis, c'est le pilier de ma vie

mardi 14 novembre 2017

« La langue basque (...) dit : euskaraz hizt egiten dut – “au moyen du basque je fais la parole” pour “je parle basque”.




 Faire la parole / Hitza egin
un documentaire d'Eugène Green

Une langue, le basque, incarnée, portée, par quatre jeunes gens à peine sortis de l'enfance. Vivante. Une course, une quête dans un pays magnifié. Leur regard lucide, leur questionnement, leur fraîcheur d'esprit. 
Pas de concession. 
Beauté. 

Songer aux dernières lignes ou aux derniers plans de Fahrenheit 451, quelques hommes, une poignée, ont appris par cœur quelques-uns de ces textes qui nous font homme, l'Odyssée, la Bible. 
Ils disent, récitent.
Eux vivants, cela suffit, à portée, une transmission possible. 
Espoir. 

Dernier plan du film, Pasai/Passage, au-delà de l'étroit goulot qui rend l'accès au port difficile, le grand large. 
Ses immensités.
Et l'espoir toujours. 

Songer aussi à une leçon du père M. en un lointain après-midi "Euskalduna, être basque, voyez-vous, c'est, si on décompose, Euskal le basque entendu comme lanque, et duna qui a, autrement dit être basque pourrait se traduire par "celui qui possède la langue".
Soudain dessillée saisir qu'être basque signifie d'abord un attachement à la langue.
Le fondement d'une identité.

Songer enfin à Bernardo Atxaga entendu en 95 à Biarritz pour Obabakoak, Obaba, nom d'un village imaginaire, "k" de, d'Obabakoa donc, dans les premiers plans la caméra effleure ce livre-là  "pour traduire mon livre et passer du basque à l'espagnol, j'ai dû me retourner le cerveau comme une chaussette".

Un film délicat, respectueux, il frôle, s'éloigne, revient, un ballet, une liturgie.  

Glissement du côté du sacré. 

ci-après une critique de ce film sur critikat.com


« Au moyen du cinématographe je fais la parole »,  par Marie Gueden 
Le nouveau film d’Eugène Green, présenté en sélection française lors de l’édition 2016 du Cinéma du Réel, est un objet curieux, surprenant, comme peuvent l’être les films du réalisateur : si le documentaire n’est pas son terrain habituel, celui-ci s’attache ici à un portrait de la langue basque centré sur des habitants choisis.
Un tel projet pouvait néanmoins poindre dans le cinéma d’Eugène Green comme dans ses écrits : la parole tient chez lui une place centrale, ne serait-ce que pour la parlure si particulière de ses personnages, leur diction liée, mais aussi dans les ouvrages qui lui sont consacrés (La Parole baroque, 2001 ; Le Présent de la parole, 2004) ; le pays basque était déjà filmé dans Le Monde vivant (2003), tourné en partie dans la plus petite mais la plus « basque » des provinces basques, la Soule, correspondant à la découverte par Eugène Green de la région, ultérieurement à l’honneur dans son roman La Bataille de Roncevaux (2009).
Faire la parole peut ainsi s’appréhender comme l’aboutissement de préoccupations originelles, profondes, d’Eugène Green, et la documentation de la langue basque, l’une des plus anciennes d’Europe, le creuset idéal, presque d’ordre généalogique, d’une réflexion touchant à la parole chez le réalisateur, permettant en retour d’appréhender son cinéma. Celui-ci formule d’ailleurs ce projet à venir en avance dans sa Poétique du cinématographe (2009) associant parole, basquité, cinéma : « La langue basque, témoignage vivant de la naissance de l’homme, dit : euskaraz hizt egiten dut – “au moyen du basque je fais la parole” pour “je parle basque”. Mais aujourd’hui on pourrait dire : zinematographaz hizt egiten dut – “au moyen du cinématographe je fais la parole”, la rendant visible. »
Si le verbe « faire » est un opérateur linguistique dans « faire la parole » en emploi transitif équivalant à un verbe d’action, nul doute qu’il y ait une analogie avec le cinéma qui opère sur le réel : ce « faire » insiste sur le pouvoir performatif de la parole, ici et maintenant. C’est là le cœur du projet documentaire d’Eugène Green : recueillir les voix du parler basque dans le temps de leur énonciation, s’incarnant dans des personnages qui le font vivre.
 pour lire la suite

lundi 6 novembre 2017

de nos représentations

arrêtée au feu, brillant de tous ses chromes, une longue voiture noire, genre BM ou Mercedes,  au volant, coude avantageux dans la portière, vitre baissée, un bel homme, encore jeune, élégant, sans doute ça une tête de winner, fort au-dessus du bruit de la rue une musique s'échappe, il écoute quoi, ah ? qui l'eût parié ? Georges Brassens

dimanche 5 novembre 2017

au marché "c'est nous qu'on tue"

il rayonne derrière son étal de fruits et légumes "j'étais dans l'agro alimentaire, à l'abattage, des machines plus vieilles que nous, sûr qu'y a longtemps qu'elles ont rapporté ce qu'elles ont coûté, quand elles tombent en panne on répare, mais nous faut qu'on s'adapte à elles, pas l'inverse, non, inapte à mon poste, on m'a dit et j'ai été licencié, le canard dans la chaîne, il tombe et c'est fini, c'est nous qu'on tue"

lundi 30 octobre 2017

Stage Théâtre animé par David Geselson (1)

AUTOPORTRAIT – DU RÉEL A LA FICTION
« Comment composer une fiction à partir de sa propre histoire ? À partir de quand l’utilisation de soi pour créer cesse d’être exclusivement narcissique ? Tout peut-il faire fiction ? À travers une série d’exercices d’écriture et d’improvisation autour de l’autoportrait, nous travaillerons à créer une série de très courtes formes théâtrales sur une journée. » David Geselson

David Geselson, en 2009, crée la compagnie Lieux-Dits, qui a pour vocation de travailler sur l’écriture contemporaine et les processus de création théâtrale.


un samedi d'octobre au THEATRE SARAGOSSE -PAU

Journée fluide.
Lui, David Geselson, totalement présent, attentif à chacun, rassurant aussi.
Richesse d'une langue précise, complexe, souple, capable dans l'instant de ricocher. 

En travail, pensée à ciel ouvert.

Prof soleil, de ceux qui éclairent, réchauffent et déminent les zones d'ombre.

Prof chercheur d'or, un mot, il creuse une galerie, et soudain, c'est là, ça brille, une pépite dont on ne se savait pas porteur.

Prof sourcier, dire, passer à côté sans rien entendre de soi-même.
Dans ses mains, une baguette de  met à vibrer.
une eau, la Parole.

Prof tel qu'on se rêverait.

Premier exercice : trois face au groupe, le premier dit un moment marquant de sa vie à la première personne, le second le reprend dans les mêmes termes, le troisième utilise le matériau et tente une mise en forme/mise en scène, user d'un décalage

     être la troisième du dernier groupe, ne pas se défiler, blancs, ellipses dans le récit entendu, accrocher aux premiers mots, une histoire d'abandon, s'en saisir mais tourner court, sentiment de voix perdue, s'en retourner piteusement à sa place, oui, on sait c'était mauvais, y repenser, alors "Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux."
     Peut-être.

Tu m'aimais pourtant. Enfin, je crois. Un jour, ça t'a pris et tu t'es barrée. Comme ça. Sans rien me dire. Sans me prévenir. Comment t'as pu ? Soudain, t'étais plus là. Je me revois. Au portail. Au virage au bout du chemin. A la fenêtre. Des heures, des jours à guetter ton retour. Cette pitié dans les regards  sur moi. Et ce silence, un silence opaque. Peut-être que t'étais au ciel ?Au-dessus de ma tête, des signes entre les grands. Puis très vite le masque du visage habituel. Ils savaient, bien sûr. Tous. Je le sentais, enrageais. Puis un autre jour, comme si de rien n'était, tu étais là à nouveau. Joyeuse, virevoltante. Et si jeune. Tu m'as prise dans tes bras, le monde s'ordonnait, tu m'as soulevée, portée presqu'au ciel  et dans un éclat de rire, Ma chérie, maman vient te chercher, on déménage Et la piscine ? j'ai dit. Quoi la piscine ? Elle s'en foutait. La piscine, elle s'en foutait. Les copines, l'école, tout ça, aussi. Les cartons à toute vitesse, le camion déjà là, une grosse voiture au portail, un inconnu au volant C'est tonton, je l'ai trouvé vieux, tonton, et puis un peu gros, un enfant à l'arrière Ton demi-frère, et la route, C'est quand qu'on arrive, la nuit, le sommeil, l'oubli, une douceur, au réveil, la route encore et l'Allemagne. Des mois hébétée, sans comprendre, sans apprendre. Dans une langue, dans l'autre, mots coincés dans la gorge. Ça ne voulait plus sortir. A l'école, seule. Toujours. Reléguée dans un coin. Muette. Du temps encore. Ce que ça m'a semblé long. Quelqu'un d'autre dans ta vie. Retour vers chez nous. En moi depuis, une sorte de terre brûlée. Ou de gouffre. Irréductible. Alors oui, ça tangue dur. Ça plombe aussi mais je m'accroche. Ne pas céder au vertige, jeter des  mots, esquisser une danse, se redresser. Et avec ça, autour de ça, contre ça, grandir.

dimanche 15 octobre 2017

nanties

le cheveu de la bonne couleur, un cendré discrètement méché, coupe irréprochable, deux trois bijoux de bon aloi, élancé et même en tenue de sport, une élégance, votre âge à peu près, le cours se termine, vestiaire, se rhabiller, elle boutonne son chemisier, sourire engageant -Vous ne travaillez pas cet après-midi ?  du bout des lèvres -C'est mercredi elle reprend Mais y en a qui z'ont cours, non ? pas franchement une attitude qui vous grandit, non, c'est sûr, pas de quoi être fière, mais l'espace d'un instant, se sentir, soi aussi nantie, nantie de la langue

dimanche 8 octobre 2017

tout ça pour ça

bientôt soixante ans, une forte femme, rieuse, bien charpentée, le verbe haut et dru, se dire, pas froid aux yeux et sur l'air de même pas peur, Me dénuder, je l'ai fait en vrai et ici-même, oui entièrement ! on portait juste des masques de Minnie, des images vous traversent, à quoi ça peut bien ressembler des femmes, et d'abord combien de femmes, à poil  en masque de Minnie sur un plateau, elle maîtrise ses effets, suspens, pfff !!! une vraie déception eh ! bien, les copines, j'en avais plusieurs dans la salle, elles m'ont même pas reconnue

dimanche 24 septembre 2017

vie de bélier

se barrer ? impossible, des devoirs, elles l'attendent, retour au troupeau

vendredi 22 septembre 2017

vieillir (18) : grand-mère

l'été, de solides piquets pour tuteur, alignement impeccable, les pieds de tomate ploient sous leurs fruits, le fleuron de son jardin et à chaque passage là-bas "tiens, je t'en prépare une poche", une poche, on dit comme ça dans le Sud-Ouest, mais cette année l'herbe a tout envahi, les plants piquent du nez, les feuilles jaunissent et se ratatinent, son regard morne par-dessus la barrière, "j'ai eu le petit une semaine, la voix comme malgré elle s'est adoucie, puis huit jours encore avec le fils et aussi la belle-fille, elle se désole, le jardin faut y être, dieu sait pourtant que j'ai essayé de m'y faire depuis, des après-midis à sarcler, mais tu parles, le mal était fait, cette année elles n'ont rien donné"

vendredi 15 septembre 2017

Ronde (24) : accent(s)

 La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite.

Sur le thème d'accent(s), j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir Dominique Hasselmann tandis que je me décale vers Hélène de Simultanées.

La ronde tourne dans ce sens : 

Dominique Hasselmann chez Elise
Elise chez Hélène
Hélène chez Noel Bernard
Noel Bernard chez Dominique Autrou
Domiique Autrou chez Marie-Noelle
Marie Noelle chez Marie Christine
Marie-Christine Grimard chez Franck
Franck chez Jacques
Jacques chez Giovanni
Giovanni chez Dominique Hasselmann



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Photo accentuée

Par quelque côté, bord, marge ou cadre, la photographie serait un accent aigu porté ou posé sur le monde. Ce qui n’offrait a priori, ou à première vue, aucun intérêt, se trouve soudain délimité, entouré, fixé, « immortalisé » (on peut sourire de ce mot), mis en exergue par le cliché – pas forcément quelconque – qui fait advenir ce moment à l’attention du regard à la fois de celui qui l’a saisi et de celui qui l’a détaillé ensuite.

Cet « événement » alors prend un accent, un sens, une destination particulière. La façade montre sa singularité au milieu des autres, grises ou sans attrait. Le photographe reste circonspect même s’il n’a pas d’appareil circonflexe… Le simple choix du « sujet » à photographier suffit, parfois, à l’élire, à le souligner, à l’accentuer  (je pense au groupe musical Accentuus) – à l’identifier, sans devoir en faire des photo-matons, en attendant les vrais, comme à l’époque des « identités » face et profil des chefs du « grand-banditisme » dans les locaux du 36 quai des Orfèvres – à lui donner un rôle soudain immuable, figeant le moment même dans sa fugitivité comme un papillon épinglé sous verre.

Autrement que le cinéma qui « filme la mort au travail » (citation trop connue de Cocteau), la photo marque une étape, une « pause » dans la circularité des jours. La mort (sauf pour les reporters de guerre ou de catastrophes) est absente ici puisque c’est la vie qui lui a été dérobée, soustraite, volée, envolée. C’est une petite victoire dans l’instant, carrée ou rectangulaire, horizontale ou verticale, même si dans ce dernier format elle pourrait ressembler à une tombe mais sans accent « grave », ce qui lui serait étranger. 




texte et photo : Dominique Hasselmann