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lundi 16 décembre 2024

Petites choses qui (90) réchauffent le cœur

la croiser impromptu à l’extérieur du Super U de Nay, dehors il pleut  des cordes, la suivre à l’intérieur, trois courses puis caisses rapides, et un peu plus loin, lui, un signe, bonté et chaleur d’un sourire, bien vingt-cinq ans sans le revoir, une tête à la Léo Ferré qui aurait bien vieilli, d’après elle quatre-vingts dix ans bientôt, la pluie toujours, c’est décidé, elle le raccompagnera, l’attendre Il dit que tant qu’il y aura des caissières il ne scannera pas ses articles, et ça dure et ça dure, il finit par arriver traînant un peu des pieds, Tu comprends j’avais oublié mes lunettes dans la voiture chez le garagiste et au moment de taper le code impossible de voir les chiffres, alors j’ai demandé au gamin derrière moi de me le faire mais à ce moment c’est la machine qui s’est fichue en panne, rentrer avec vous, c’est gentil mais non, pas question, c’est à deux pas, ça va me faire ma gymnastique, le reconnaître bien là, une obstination douce et le rayonnement de la confiance, le prof de maths qu’unanimement les élèves aimaient, et comment non, une  confiance qui lui faisait par exemple prendre sur mes épaules, même pas peur, l’organisation de sorties au ski, deux bus entiers vers  Cauterets chaque samedi, ils sont combien à avoir appris grâce à lui, jamais un problème, d’ailleurs le ski, il l’évoque en passant, il aimerait bien en faire un peu cet hiver encore 

mardi 10 septembre 2024

Petites choses (81) tranquilles et douces

au sommet de la colline, près du fronton, dans la petite église, lui dire adieu, en basque sans faillir, la langue d’ici, prêtre pataud engoncé dans un corps lourd, d’hésitation en hésitation, d’une apnée à l’autre, finira finira pas, le portrait d’un homme simple et bon « bakestua » prend forme, sa vie accomplie sans bouger de chez lui sauf pour l’armée, chauffeur, conduire il aimait, il aimait, il avait gardé ça de là-bas, tous le dimanche après-midi tour en voiture avec la femme, elle aussi elle aimait, ils s’entendaient, partie de pelote, tour à la frontière, ou rien, juste se promener, les bêtes, les terres, la famille, un bon coup de fourchette , une bonne cuisinière la femme, les tablées, enfants, petits-enfants, le fils à ses côtés, il était resté, maintenant le petit-fils, sur la fin assis à la fenêtre, regard perdu, des heures tourné vers Garralda, sa montagne, à reconnaître ou croire reconnaître sur ses flancs le tracteur, le troupeau de tel ou tel voisin, à la sortie, son fils, les yeux encore embués Ce qu’il a dit d’aita [papa] le curé, je crois qu’on pourra dire pareil de moi, l’après-midi se prolonge au café, un temps pour l’évoquer encore, le petit-fils s’éclipse, soins au troupeau, quelqu’un à son oreille C’est du boulot mais elles [les brebis] t’attendent et vont t’aider, il sourit.

mardi 23 juillet 2024

La dame au chien

 La croiser souvent dans le quartier. Petite, menue, toute de noir vêtu. Dans les soixante-dix ans. À la remorque de son chien. Il tire à hue à dia, elle a fort à faire, leurs chamaillerie. Un signe de reconnaissance à son niveau. Depuis peu, sur le ton que gardent les institutrices de maternelle pour parler à leur élèves, avec presque une inquiétude dans la voix Et sinon, maman elle va bien ?  Oui, oui, très bien, lui sourire et poursuivre. Qui suis-je dans son monde ? 

mardi 20 novembre 2018

Maryline

10 heures, le couloir, elle est là, le chariot, le balai, la serpillère, toute petite, menue, cheveux blancs courts ébourriffés, visage parcheminé, quelques mots à la volée, entre deux portes, la retraite, tout ça, Je suis née en 65, les enfants sont casés mais on sait pas demain, on voudrait pas qu'ils nous doivent quelque chose, alors le travail tant qu'on peut, à 11 heures je finis le secteur elle montre du bras libre le long couloir, et cantine, la plonge, oui, c'est dur aussi, les mouvements, se retourner, mais moi j'aime bien, au moins on voit les enfants, c'est le seul moment, son visage s'éclaire, ses yeux s'embuent, un feu soudain aux pommettes leur dire bonjour, un sourire, se regarder, c'est pas grand chose, au début ils passaient la tête baissée, maintenant, je le sens, ils guettent ce moment, y en a même un, je parle patois, elle baisse les yeux, presqu'un aveu, eh ! bien on se parle en patois, comment qu'il a su, je sais pas, va pla ? il m'a dit un jour, alors je lui réponds, pas quand il est avec les copains, ça lui ferait honte et je veux pas le gêner, pour la chaîne ça va pareil, on fait pas moins vite

dimanche 15 octobre 2017

nanties

coupe irréprochable, le cheveu de la bonne couleur, cendré discrètement méché, deux trois bijoux de bon aloi, élancé et même en tenue de sport, une élégance, votre âge à peu près, le cours se termine, vestiaire, se rhabiller, elle boutonne son chemisier, sourire engageant -Vous ne travaillez pas cet après-midi ?  du bout des lèvres -C'est mercredi elle reprend Mais y en a qui z'ont cours, non ? pas franchement une attitude qui vous grandit, non, c'est sûr, pas de quoi être fière, mais l'espace d'un instant, se sentir, soi aussi nantie, nantie de la langue

mardi 12 septembre 2017

vieillir (17), seule au café

frêle, chapeau crânement perché sur ses cheveux blancs, quel âge a-telle donc ?  de ses mains délicates, juste un peu noueuses, elle soulève sa tasse de thé, consulte sa montre, c'en est trop, elle n'attendra plus, elle se lève soudain, elle porte un épais pantalon de cuir, c'est sûr, elle va partir à moto

vendredi 1 septembre 2017

vieillir (16)

il est concentré sur son jeu de dames, souffle, réfléchit, hésite et précautionneusement avance son pion. La blouse blanche installée face à lui ne fléchit pas. Pas de cadeau ! Ça dure, on patiente. Il gagne, joie d'enfant, se lève et se dirige vers le petit coin salon attenant. Unité Alzheimer de l'établissement. Toujours son même visage rond et replet "oui, on est bien ici, on mange bien" il chantonne, hasarde des questions. Une femme, l'air égaré, trottine vers lui. On tend l'oreille. Inlassable, au bord des larmes, elle murmure, bégaie, sa voix s'enraie "Je... je... suis perdue", reprend "je suis perdue, je...je..." une scie geignarde, implacable et lancinante. La faire taire. Il prend ses mains "mais je vais vous dire moi, où vous êtes" elle guette sa réponse, on guette avec elle, il lui dira quoi, le nom de la maison de retraite, du village, sourire débonnaire, un faisceau de rides, elles ensoleillent ses yeux,"vous êtes avec moi"

dimanche 9 juillet 2017

"Karlosa" le célibataire

ils ont parfois eu des femmes, des femmes de la ville, mais la ferme, faut s'habituer, à moins que la mère, on sait pas, elle était peut-être dure, le pays bruissait à leur arrivée, bruissait encore quand elles s'en retournaient, on commentait, supputait, rumeurs à mots couverts,  puis c'est la mère qui s'en allait, à marche forcée, apprendre la soupe, le caddie dans les supermarchés, la machine à laver, rester propre, on a sa dignité, du temps encore et la retraite était là, solitude et silence dans la grande maison vide, un bout de jardin, trois vaches, quelques brebis, deux cochons, les cochons, on sait ça quand on est né là, ça aime pas être seul, il fallait bien s'occuper, on gardait l'utilitaire, Kango ou express et pour la compagnie, un caniche, oui, c'était bien "xakur goxo eta maitaarria" un chien doux et affectueux

samedi 11 février 2017

dès potron-minet

elle est là, déjà là, et ce chaque jour, escaliers, couloirs, on est gris, moroses, le regard morne, fuyant, parfois anxieux, ce sera comment aujourd'hui, on baisse les yeux, regarde nos pieds, contourne son seau, son balai, elle sourit, salue, reprend sa tâche, inlassable, on la re-croise plus tard, d'autres escaliers, d'autres couloirs, oui, le béton peut briller, utile, on sait pas, juste que c'est mieux comme ça, dérisoire et beau, le prix d'une obstination, il brille, le béton brille

lundi 19 septembre 2011

Revenant

Son frère était mort. Sa sœur. Il s'était retrouvé seul. L'hiver, la ferme glaciale, une bronchite, une autre bronchite. Le médecin avait tranché. Maison de retraite. Des jours et des nuits à arpenter les couloirs inconnus, à insulter les uns et les autres. Dans le pays, on disait qu'il s'y faisait pas, qu'il avait plus sa tête. Et le diagnostic Alzheimer. Les années avaient filé, on avait oublié. Un après-midi, voiture au bout du chemin. Côté passager, un très vieil homme, visage un peu bouffi, teint cireux. Pas facile de le remettre mais oui, lui. Sa première sortie depuis. On avait parlé parties de chasse, repas de lièvre, ventes de terre. Le temps d'avant, la vie dans son regard. Arraché au Vous vous plaisez là-bas ? ... lâché du bout des lèvres, un, Oui c'est bien puis il s'était redressé, et comme recueilli, l'effort du mot juste, un souffle... à condition de ne parler à personne."