c’est dans une petite vallée des Pyrénées,
la vallée d’Ossau,
dans un gros village,
Arudy,
une toute petite librairie,
La Curieuse,
un peu de monde à l’intérieur cet après-midi-là, quelqu’un à la caisse, de jeunes mamans et leurs enfants tout juste sortis de la à la crèche, deux adolescents dans le rayon à eux dédié et un vieil homme frêle appuyé sur sa canne, suivre son avancée du coin de l’œil, observer sa mise soignée, chemise de trappeur, doudoune sans manches, pantalons de velours côtelé, quatre-vingt-quinze ans vous dira-t-on plus tard, il furète au rayon nouveautés, puis soudain vers la libraire Ce poète chilien, Pedro… comment il s’appelait déjà ? Neruda, vous voulez parler de Pablo Neruda ? ah ! Pablo, oui, Pablo, c’est ça, et ce prénom martelé encore, Pablo, Pablo, fichue mémoire, la libraire à son secours, Allez, allez, vous nous direz bien un poème ? plus tard Je croyais que vous choisiriez encore Verlaine, lui, sans se faire prier, un extrait du Chant Général de Pablo Neruda, la voix ferme, arcbouté à sa canne, sans faillir, sans faiblir,
Je prends congé, je rentre
chez moi, dedans mes rêves,
je retourne à cette Patagonie
où le vent frappe les étables
et où l'Océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :
dans ma patrie on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois, c'est là, oui, que je veux mourir,
si je devais naître cent fois, c'est là aussi que je veux naître,
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du Sud,
des cloches depuis peu acquises.
Qu'aucun ne pense à moi.
Pensons à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique : je veux que viennent avec moi
le mineur, la fillette, l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
que nous allions au cinéma, que nous sortions
boire le plus rouge des vins.
Je ne viens rien solutionner.
Je suis venu ici chanter, je suis venu
afin que tu chantes avec moi.
ensuite un blanc, la densité d’un silence, l’émotion partagée, puis des applaudissements, une épiphanie, sans doute est-ce cela,
son sourire modeste et rassuré, encore une fois il est allé au bout, sa commande Les Misérables pour un de ses petits-fils, la nuit vient, ne pas s’attarder davantage, la libraire le raccompagne jusqu’à la porte, une petite marche traîtresse, et l’instant d’après le voir passer au volant de sa Clio, des enfants pas loin mais il vit seul dans un village à flan de montagne









