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dimanche 2 août 2026

Lu et vu (200)

 Lu

La jeune fille et la mer de David Vann

Les petites musiques de Roland Buti

Les visages ronds et lisses des sœurs Clément expriment toujours la confiance béate des enfants qui se réveillent. Elles sont jumelles. Fausses jumelles, lui ont-elles dit. Nées dans les mêmes minutes, elles ne se ressemblent pas. L'une est-elle meilleure que l'autre ? se demande Jana. Celle qui est sortie en deuxième du ventre de leur mère en cédant volontiers sa place d'aînée ? Ou le contraire peut-être ? La lumière aveuglante tout la-bas ? Un danger? Celle qui a ouvert la voie pour sa cadette doit être la plus altruiste...

Quelle surprise de réaliser un jour qu'elles ont des prénoms ! Une lettre laissée sur la crédence de la salle à manger adressée à Mesdemoiselles Blanche et Constance Clément. Oui, oui, bien sûr, elles étaient la bonté incarnée. Jana ne pouvait rien leur reprocher. La plupart des êtres humains ont l'air d'être des contrefaçons à force d'habitudes invétérées, n'est-ce pas? C est ce que disait Máša en regardant les habitants de la petite ville industrieuse dans laquelle elle avait atterri. Les sœurs Clément semblent avoir décidé des choses une fois pour toutes. Voilà qui doit être vraiment rassurant. Un fameux apprentissage quand même : apprendre à nier le doute en soi. L'avoir si bien appris que cela vient naturellement sans effort. Et se fabriquer un air joyeux à partir de rien. Avec le sentiment d'avoir établi ses quartiers au bon moment au bon endroit avec les bonnes personnes. C'est ce qu'elles veulent pour les filles. Elles appellent ça « développer l'aptitude à la vie intime et sérieuse ». Il ne faut pas courir le monde inu-tilement. Ce n'est que de la poudre aux yeux. On y perd la fraîcheur de sa jeunesse, c'est ce qu'elles répètent. Jana pense au joueur de flûte traversière du musée de l'Auberson. Petite fille, elle était impressionnée. Un automate androïde. Toute une mécanique compliquée à l'intérieur, des ressorts, des pistons, des soupapes pour faire bouger et souffler un garçonnet dans les trous de l'instrument. Sa figure joufflue de porcelaine brillante. De grands yeux écarquillés, un sourire au coin des lèvres, béat pour l'éternité. C'est cela qui remplit le visage des sœurs Clément : une torpeur délicieuse, celle de la courte mélodie toujours répétée. Et tant pis pour les rouages invisibles.

  • Jana! Ne buvez pas au goulot ! Prenez donc un verre !
  • Oui, mademoiselle Clément.

Jana se compose un visage de poupée. Et un sourire, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. (p 113, 115)

Je chante et la montagne danse d’Irene Solà

Après avoir dit un poème, je laisse toujours passer un peu de temps. Après la résonance des mots, après que ma voix a touché toutes les choses et a rempli tout l'espace entre les outils, je me tais. Pour séparer le poème du reste. Et j'écoute. Le poète dit. Le poète proclame. Mais le poète écoute aussi. Un oiseau. L'air qui reprend possession de l'espace entre les feuilles. Le léger sifflement que fait entendre le monde, au fond de toutes les oreilles...(p 80)


Dans la poésie, il y a tout. Dans la poésie, il y a la beauté, la pureté, la musique, il y a les images, le mot prononcé, la liberté et la faculté d'émouvoir et de laisser entrevoir l'infini. L'au-delà. L'infini qui n'est ni sur la terre ni dans le ciel. L'infini à l'intérieur de chacun. Comme une fenêtre tout en haut de la tête, dont on ignorait qu'elle était là et que la voix du poète ouvre un peu, un tout petit peu, et là-haut, dans cet interstice, il y a l'infini. (p 82)



   L'inspiration, bonne compagne, vient de temps lointains et aussi des choses qui sont tout près. On se rappelle quand on était petit, ou le jour où on est mort, ou tous les matins d'après, ou on pense à sa mère, on observe ce qu'on a devant les yeux, la nuit et les pierres, et l'inspiration arrive et elle remplit les joues et le nez d'une allégresse de vin doux.

   Souvent, je compose en pensant à des gens. Je pense à quelqu'un de ma vie d'avant ou de ma vie d'aujourd'hui et je lui fais un poème. Le son des applaudissements amis est chaud, agréable. Les menottes de Palomita font comme un bruit de noix, un bruit musical. J'aime écrire en pensant à des gens parce que c'est comme un cadeau. Parce que la voix du poète convoque. Elle convoque les êtres aimés et les temps passés et les temps à venir. Et ceux que le poète nomme se rassemblent et font une ronde tant que dure le son de sa voix, comme un feu de joie, intense, qui chauffe et qui brûle, mais qui s'éteint aussi le moment venu. (p 86)


J'entre. La maison m'observe, silencieuse. Etonnée.  Sur ses gardes. C'est une maison ancienne mais pas très grande, une petite maison de métayers ou de bergers. L'entrée est perchée sur trois marches, comme trois dents. C'est une petite entrée aux murs rustiques, avec un sol de carreaux tous différents. Le portemanteau et le meuble à chaussures. Un placard à la porte en bois plein de veines. Une table massive et dessus un plateau avec des clefs, des papiers et des lettres. La cuisine se trouve à gauche. Elle est carrelée de blanc, avec çà et là une fleur bleue. L'évier en marbre rose, une fenêtre aux rideaux brodés et un vaisselier ancien avec les assiettes, toutes blanches, rangées à l'extérieur. Une table robuste, sombre, polie et brillante tellement elle est ancienne et tellement elle a servi, et un banc qui doit avoir un paquet d'années, avec des coussins de lin, et un vase avec des fleurs sèches, et des petites chaises et une télévision. Mia sait y faire pour conserver les meubles. Pour sauver des choses condamnées. Et sa maison est propre, accueillante. Pas comme la nôtre, toujours en désordre. Et au milieu, lui, mon homme, et eux, mes petits-enfants. (p 135)


Vu

Sous le ciel de Kyoto de Akiko Ohku

vendredi 31 juillet 2026

Famille (19)

presque un demi-siècle ensemble et sa rage ménagère parfois il n’en peut plus, elle raconte Je voulais me débarrasser du piano, il encombre et là figure-toi que non, il prétend qu’il y est attaché, l’instrument de la petite, tu parles je lui dis le piano, c’est toi qui as poussé, tes idées généreuses tout ça, du flan, tu as beau dire, surtout un marqueur social, elle, ce qu’elle voulait c’était un saxophone et là tu sais ce qu’il me sort, elle l’a encore en travers, évidemment ça, tu aurais pu le ranger

jeudi 30 juillet 2026

Petites choses (151) qui surprennent

elle avance, puissante, une belle jeune femme, sa longue robe légère bat ses chevilles, une petite corne pointe au-dessus de l’oreille gauche, se demander c’est quoi, coincé dans le voile enroulé serré autour de sa tête, un portable, elle est en conversation

mercredi 29 juillet 2026

par les sous-bois (25)

 


vaillant, sur une souche. 
un visage sourit, 
goguenard le sourire

mardi 28 juillet 2026

vieillir (137)

elle vous rattrape dans la rue, bien trente ans que vous ne l’avez pas revue Je t’ai reconnue grâce à ta robe, penser, elle a mieux résisté que vous, la robe

lundi 27 juillet 2026

s’asseoir là (12)

 

passerelle de Franqueville, dimanche 26 juillet, 10h1/2

il pleut, on l’attendait on avait presque oublié et soudain c’est là, une grosse averse tiède, l’abri d’un arbre, une chaise abandonnée, clapotis chuchotis, retrouver cette musique-là,

dans le gave un chien s’ébroue 

dimanche 26 juillet 2026

Lu et vu (199)

 Lu 

La vie têtue de Juliette Rousseau

première page, en sorte de préliminaire 

   La langue française, dans sa construction patriarcale, ne me permet pas de donner à lire la lignée de femmes blessées dont je viens. Elle nous efface, encore et toujours. Les méthodes d'écriture dites « inclusives » non plus, elles qui continuent de faire advenir le masculin, y compris là où les hommes ont depuis longtemps choisi de déserter. Ma langue ne cherche pas l'égalité, ni de nouvelles règles. Elle invoque des filia-tions, rétablit des trajectoires.

   Comme dans nos vies, souvent, le masculin l'em-porte. Mais parfois, c'est le féminin. Ni l'un ni l'autre ne me semblent désirables. Je ne cherche pas à forger la langue d'un monde souhaitable. Ce sont nos vérités qui m'intéressent. Tant mieux si apparaissent ensuite, dans ma généalogie comme dans les autres, des êtres libres de cette binarité épuisante, et qui trouveront leurs propres mots pour se dire.

   Nous dire avec justesse, c'est laisser la porte ouverte à ce qui vient pour nous remplacer, joyeusement et sans douter, comme tout ce qui naît pour vivre pleinement. Dans la langue comme dans nos histoires, nous ne sommes jamais que des passages.


en exergue 


L'un des affronts les plus cruels, cependant, résidait 

dans le fait de devoir cacher la douleur, l'enterrer, 

la privatiser - un mensonge qui ne visait qu'à dissimuler 

et défendre l'ordre social qui produit, dans nos vies, les

pertes trop nombreuses et injustifiées.


Cindy Milstein, Rebellious Mourning


Je est un autre, Septologie III-V de Jon Fosse 

(…) et il pense que toutes les âneries que le Pasteur débite sur le sens qu'il y aurait à la mort insensée de sœur Alida relèvent davantage de l'insulte, parce que la Soeur est morte et il n'y a aucun sens à cette mort et par conséquent il n'y a aucun sens à la vie, et il faut vivre avec ça, sans quoi il vaut mieux mourir, pense Asle, et pour réussir à vivre avec cette souffrance insensée on ne devrait pas avoir à écouter les boniments tout aussi insensés que débite le Pasteur, pense Asle, parce que le sens que bonimente le Pasteur est une plaie, alors que l'insensé apporte pour ainsi dire une sorte de paix, Asle pense, et il pense qu'il ne fera pas sa confirmation, et je suis assis dans ma voiture garée devant la Galleri Beyer, et je regarde encore et encore la neige qui recouvre le pare-brise, et je pense que l'une des choses les plus importantes dans la peinture est de pouvoir s'arrêter à temps, de savoir quand une image dit ce qui peut être dit, parce que si on continue trop longtemps l'image est souvent ruinée, oui, je sais ça depuis que j'ai peint mon tout premier tableau, je pense, parce que, oui, certes, il est possible de gratter la toile et de la repeindre, ou de peindre par-dessus, mais alors l’image ne se donne plus, et une image doit se produire, elle doit venir d'elle-même, comme un événement, comme un cadeau, oui, une bonne image est un cadeau, et une espèce de prière, c'est à la fois un cadeau et une prière de gratitude, je pense, et je n'aurais jamais pu réussir à faire une bonne image à la seule force de ma volonté, parce que l'art s'opère, l'art se produit, c'est comme ça, et quand je suis allé au bout de mes possibilités avec une image il ne me reste plus qu'à la regarder dans le noir, oui, la regarder dans une pièce la plus obscurcie qui soit, je pense, et comme en été il ne fait jamais vraiment noir l'automne et l'hiver sont par conséquent les meilleurs moments pour moi en tant que peintre, si bien que les images que je peins au printemps et en été doivent attendre l'automne ou l'hiver avant que je puisse voir une image correctement, oui, dans le noir, oui, je dois voir les images dans le noir pour voir si elles brillent, pour les rendre plus lumineuses encore, ou meilleures, ou plus justes, ou quel que soit le mot qu'il faille employer, l'image doit en tout cas avoir une obscurité lumineuse, je pense, et je pense que je devrai me remettre à peindre dès que je rentrerai à la maison tout à l'heure car j'ai le sentiment assommant que quelque chose est définitivement terminé, que je ne pourrai plus peindre, que je n'ai plus envie de peindre, que je ne veux plus peindre, auquel cas je dois me remettre à peindre dès aujourd'hui, je pense, auquel cas je dois rentrer à la maison dès que possible, (…) p 122, 123.

(…) elle a dit aussi que quand elle entendait à quel point tous ces chrétiens maltraitaient le nom de Dieu, elle pensait que si Dieu avait été tel qu'ils le disaient, elle ne croirait certainement pas en Lui, elle a dit, et je me souviens qu'elle a dit ça un des premiers jours où nous étions ensemble, je pense, et je lis très peu, trop peu, mais je lis la Bible de temps en temps, et elle contient quelques textes qui m'ont beaucoup apporté, peut-être surtout ceux qui disent que le royaume de Dieu est en vous, en nous, en moi, parce que je me sens souvent proche de Dieu, je pense, et Ales disait que peut-être l'ange que je sentais veiller sur moi c'était Lui ? ou peut-être que c'était le Saint-Esprit qui était proche de moi ? elle disait, je pense, mais ce n'étaient et ce ne sont que des mots, des mots et des mots, car dans le fond quelle différence ça fait ? je pense, et je pense que la Bible doit être interprétée, lue de façon imagée, oui, exactement, imagée, comme une image, comme un tableau, avec sa propre vérité, parce que la Bible est littérature, et en fin de compte la littérature et la peinture sont la même chose, je pense, et la Bible doit être comprise à partir de l'esprit de la Bible, car, comme l'a écrit Paul, la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre, je pense, parce que même si la Bible est littérature elle est aussi quelque chose de plus que de la littérature, je pense, et je dois me trouver très en marge pour quelqu'un qui se dit être au sein de l'Église catholique, je pense, ou plutôt, à penser comme je pense, je dois me trouver en dehors, et pourtant j'ai trouvé ma place au sein de l'Église, je pense, et se considérer comme catholique n'est pas seulement une question de foi, oui, mais une manière d'exister dans la vie et dans le monde qui n'est pas sans rappeler celle d'être artiste, puisque être artiste peintre est aussi une façon de vivre, une manière d'exister dans le monde, et pour moi ces deux manières d'exister dans le monde vont très bien ensemble, dans le sens où elles génèrent toutes les deux une distance par rapport au monde et pointent vers quelque chose de différent, vers quelque chose qui est dans le monde, quelque chose d'immanent, comme ils disent, et vers quelque chose qui est loin du monde, quelque chose de transcendant, comme ils disent, et c'est à peine compréhensible, je pense, et je pense de nouveau que le Royaume de Dieu est en moi, parce que le Royaume de Dieu existe, je pense, et je le sens quand je fais mon signe de croix, je pense, et je fais mon signe de croix, et je le fais en permanence, mais seulement quand je suis seul, eh bien, et aussi quand je suis dans l'Église, et je fais mon signe de croix plusieurs fois par jour, dès qu'une douleur m'enserre, mais aussi quand la gratitude m'enserre, oui, là aussi, oui, je tais mon signe de croix tout le temps en fait, car il y a une force dans ce geste, oui, c'est certain, même s'il est impossible de dire de quelle sorte de force il s’agit, parce que la force est dépourvue de mots, mais elle est là, la force, c'est mon expérience, et tant pis s'il est impossible de comprendre pourquoi c est comme ça puisque c'est incompréhensible, je pense, (…)  p 209, 210