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dimanche 12 décembre 2010

phrase fanal

"L'ennui est l'oiseau qui couve l'œuf de la réflexion" aurait dit Walter Benjamin, pas d'autre référence dans mon vieux cahier de citations, je ne m'embarrassais pas alors de relever la source, deux, trois clics aujourd'hui et et le texte sort du chapeau, merveille que de vivre cette croisée de chemins-là,
 
"Observant que l'art du conteur consiste pour moitié à savoir rapporter une histoire sans y mêler d'explication, Benjamin formule en ces termes la règle principale du conte :
L'extraordinaire, le merveilleux se trouve raconté avec la plus grande précision, mais le contexte psychologique de l'action n'est pas imposé au lecteur. Celui-ci est laissé libre de s'expliquer la chose comme il l'entend, et le récit acquiert de la sorte une amplitude que n'a pas l'information.
Concernant la supériorité du conte sur l'information, Benjamin fournit l'exemple suivant, emprunté aux Histoires d'Hérodote :
Il s'agit du roi d'Egypte Psamménite. Lorsque celui-ci eut été vaincu et fait prisonnier par le roi des Perses Cambyse, ce dernier résolut d'humilier le captif. Il donna l'ordre de le placer sur le chemin que devait suivre le cortège triomphal des Perses. Et, de plus, il fit en sorte que le prisonnier pût voir sa fille, réduite à l'état de servante, allant à la fontaine avec une cruche. Alors que tous les Egyptiens, à ce spectacle, se plaignaient et se lamentaient, Psamménite seul ne disait mot et restait immobile, les yeux cloués au sol ; et voyant peu après son fils qu'on emmenait au supplice avec le cortège, il ne bougea pas davantage. Mais lorsqu'il reconnut ensuite, dans les rangs des prisonniers, un de ses serviteurs, un vieillard misérable, alors il se frappa la tête avec les poings et présenta tous les signes de la désolation la plus profonde.
Hérodote raconte ; il n'explique pas. Ainsi rapportés, les faits conservent un caractère étonnant, sur quoi le temps n'a pas de prise. L'interprétation demeure ouverte. Chacun de nous, tour à tour, s'y essaiera, à la mesure des raisons que lui dicte son entente propre.(...)
Contrairement à n'importe quelle information, qui n'a de valeur que dans l'instant où elle est nouvelle, note Benjamin, ce récit venu de l'ancienne Egypte demeure en tout cas encore capable, après des milliers d'années, de nous étonner et de nous donner à réfléchir. Il ressemble à ces graines enfermées hermétiquement pendant des millénaires dans les chambres des pyramides, et qui ont conservé jusqu'à aujourd'hui leur pouvoir germinatif.
Rendu frappant par sa pudique concision, ce type de récit s'impose d'autant plus durablement à la mémoire qu'il laisse à son auditeur ou à son lecteur le soin de tirer, relativement aux faits rapportés, et à la lumière de son expérience propre, la leçon qui éclaire et approfondit cette dernière. Autrui devient ainsi dépositaire d'un précipité d'expérience que, par la suite, il aura sans doute envie de transmettre. A ce titre, autrui saura prendre le relais du conteur, par là maintenir ouvert le possible d'une sagesse qui, bien qu'héritée du passé, requiert chaque fois d'être questionnée aujourd'hui comme si c'était la première fois.
(...) De façon paradoxale, Benjamin invoque ici la vertu de l'ennui. L'ennui, dit-il, est l'oiseau de rêve qui couve l'œuf de l'expérience. Il ne niche pas dans les villes, où il n'est plus d'activités qui soient intimement liées à l'ennui, mais à la campagne, du moins la campagne d'antan, dédiée à la vie lente, aux longs travaux, poursuivis le soir, à la veillée. Tandis que l'on filait, dévidait et tissait, le conteur, en miroir, filait, dévidait et tissait des histoires. En vertu de cette disposition spéculaire, favorable à l'écoute et à la communion des esprits, la mémoire collective s'entretissait. La relève du conteur se trouvait naturellement assurée.
Benjamin conclut ce tableau, d'apparence passéiste, par quelques lignes d'explicitation, qui, nouant et dénouant le fil de la métaphore, éclairent la valence symbolique du propos :
L'art de raconter des histoires est toujours l'art de reprendre celles qu'on a entendues, et celui-ci se perd, dès lors que les histoires ne sont plus conservées en mémoire. Il se perd, parce qu'on ne file plus et qu'on ne tisse plus en les écoutant. Plus l'auditeur s'oublie lui-même, plus les mots qu'il entend s'inscrivent profondément en lui. Lorsque le rythme du travail l'occupe tout entier, il prête l'oreille aux histoires de telle façon que lui échoit naturellement le don de les raconter à son tour. Ainsi donc se noue le filet où repose le don de raconter. Il se défait aujourd'hui par tous les bouts, après qu'il a été assemblé, voici plusieurs milliers d'années, dans la sphère des plus anciennes formes d'artisanat."

2 commentaires:

  1. J'ai participé, une fois, j'avais 13 ans, visitant a la compagne, a une soirée de filature. Je peux me l'imaginer encore davantage.

    Ces dernières années raconter des histoires reprend vie, et je ne suis pas convaincu qu'il faut travailler pour bien enregister. Tout dépend de comment on a raconté et tenu compte de ceux qui écouent.

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  2. J'en veux de ce merveilleux pour décembre. C'est bien d'avoir relancé ça pour nous. Bises ML

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