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dimanche 5 juillet 2026

Lu et vu (196)

 Lu

Traversée de Marie-Hélène Lafon 

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon 

Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille.

Savoir impliquerait qu'on me l'ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée.

Et l'histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité.

Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés. Le récit s'est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L'histoire qu'on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée.

Elles sont en lambeaux, ces lignées hantées de trop de disparus, dont on ne sait même pas comment ils ont péri. Gazés, brûlés ou jetés, nus, dans un charnier, privés à jamais de sépulture.

On ne pourra pas leur rendre hommage. On ne pourra pas clore ce chapitre.(p 42)


Dans le train, une femme assise derrière moi s'agace au téléphone. C'est trop flou, tu es tellement flou, dit-elle à son interlocuteur.

Je l'imagine, à l'autre bout de la ligne, tentant désespérément d'éclaircir ses mots, d'en parfaire la mise au point.

J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la lim-Pidité, la clarté d'une intervention médiatique, Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence

immobilière.

Les discours « clairs » sont souvent ceux de communicants, qu'ils soient hommes politiques ou publicitaires. On voit au travers: ils nous vendent quelque chose. Le flou interroge. Il faut y regarder de plus près. C'est une brume de mer qui dissimule le profil d'une falaise. C'est ce trouble d'un amour naissant, qui ne s'appelle pas encore « relation ». C'est une tristesse sans objet, qui surgit quand on s'y attendait le moins, au bord du bonheur. Les créatures floues ont pour elles l'espace de la fiction, qui n'aime rien tant que les personnages dont on ne saura jamais tout. Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celle de l'écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose.

Comme ils sont flous, ces écrivains qu'on aime.

Il ne prétend nullement à la limpidité, Georges Perec, lorsqu'il tente de définir la judaïté ; ce n'est « pas un signe d'appartenance, ce n'est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ; ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude : une certitude inquiète, derrière laquelle se profile une autre certitude, abstraite, lourde, insupportable : celle d'avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu'au hasard et à l'exil. »

Dans mon dos, la femme clôt la conversation d'une question qui n'appelle pas de réponse, elle soupire: tu ne pourrais pas être un peu plus clair ? (p 55-57)


Faute de me faire des amis, je me mis à écrire ce que je ne parvenais pas à partager. Mes anecdotes, qualifiées de n'importe quoi, je les transformais en fiction. Un matin, ma voisine de classe aperçut un feuillet dactylographié dans mon cahier de textes.

Une histoire ? Pouvait-elle la lire ? À la récréation, elle vint me trouver, y avait-il une suite ?

La porte s'était entrouverte.

Tous les jours, après les cours, je travaillais à « la suite ». La suite de l'histoire des officiels français qui fantasmaient mes parents, simples professeurs de littérature, en espions à la solde des Roumains.

La suite de l'histoire d'Irina qui s'était enfuie, elle avait passé la frontière cachée dans le coffre de la voiture d'un diplomate.

La suite de l'histoire d'un ami de mon père, un poète emprisonné dans les années 1960 pour « subversion », à qui, chaque matin sans exception, ses gardiens avaient fait croire qu'il serait exécuté.

L'histoire de Maria Vecerdea, ma grand-mère de cœur, dont je savais, en quittant la Roumanie, que je ne la reverrais pas.

Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu'on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n'est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps.

Mes camarades de classe avaient raison : écrire est un mélange de n'importe quoi, en périphérie du réel, loin de la vérité, car elle n'existe pas. Et ces précieux n'importe quoi nous lient les uns aux autres, écrivains aux lecteurs, comme un serment, un contrat dont on ne respecterait qu'un terme:

on se croira.

Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu'on ait pu le comprendre, nous sommes faits d'histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). (p 92,93)


Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.

Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être «comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse.

Un je qui bataille, aussi, et qui refuse les limites que tente de lui imposer l'adulte qui partage sa chambre : Fritz Pfeffer. Il monopolise leur petite table, ironise: mais à quoi travaille-t-elle de si important, quelle est cette « œuvre » à laquelle Anne consacre tellement de temps ? Un manuel de tricot, peut-être ? Elle lui tient tête, défend son maigre territoire, plaide sa cause. Il les lui faut, ses deux après-midi par semaine où écrire sans être dérangée. Il s'offusque, l'adulte, on n'a jamais vu un égoïsme pareil : il faudrait céder sa place à une gosse qui raconte sa vie dans un journal ? Elle n'a pas plus de choses à dire que lui, ils sont tous logés à même enseigne, enfermés, sans rien à vivre.

Comme il se trompe, l'adulte.

La famille est un microcosme, il y règne les mêmes conflits et désirs de pouvoir que dans toute société.

On dit des femmes qui écrivent leur expérience de vie qu'elles « se » racontent, que leur récit est « personnel ». Le journal intime d'un homme, en revanche, semble contenir des vérités univer-selles. S'atteler au récit du monde a longtemps été l'apanage de ceux qui pouvaient l'arpenter, ces « récits de grands voyageurs ». Aux femmes, on abandonnait l'examen des sentiments, on leur concédait un savoir de l'intime, de l'intérieur, qu'il soit domestique ou sexuel. (p 98, 99)


Anne Frank affichait dans sa chambre les images-propagande d'un monde blond, triomphalement aryen, dans lequel elle n'était qu'une tache à effacer, qu'un cancer à éradiquer.

Un jour, cette horrible guerre se terminera enfin, un jour nous pourrons être de nouveau des êtres humains comme les autres et non pas simplement des juifs, écrit Anne Frank, le 11 avril 1944.

À ce vœu jamais exaucé, Philip Roth, dans L'Écrivain des ombres, répond ceci :

«Une fois par an, les Frank chantaient un inoffensif cantique de Hanukkah, prononçaient deux trois mots d'hébreu, allumaient quelques bougies, échangeaient quelques cadeaux. [...] Il n'en fallait pas plus pour en faire l'ennemi. Moins encore. Et même rien du tout, telle était l'horreur et la vérité. [...] Les Frank pouvaient se réunir autour de la radio pour écouter des concerts de Mozart, Brahms et Beethoven; ils pouvaient se délasser à la lecture de Goethe, Dickens et Schil-ler; elle pouvait chercher soir après soir, dans les arbres généalogiques de toutes les familles royales d'Europe, des prétendants convenables pour la princesse Elizabeth et Margaret Rose ; elle pouvait évoquer avec passion dans son journal un amour pour la reine Wilhelmine et son désir d'avoir la Hollande pour patrie - rien de tout cela n'y faisait, l'Europe ne lui appartenait pas et ils n'appartenaient pas à l'Europe. [...] Au contraire, trois étages au-dessus d'un joli canal d'Amsterdam, ils vivaient entassés dans trente mètres carrés avec les Van Pels, aussi isolés et méprisés que les Juifs d'un ghetto. D'abord l'ex-pulsion, ensuite le confinement, enfin dans des wagons à bestiaux, des camps et des fours crématoires, l'oblitération. Et pourquoi ? Parce que le problème juif à résoudre, les dégénérés dont les êtres civilisés ne pouvaient plus supporter la contamination, c'était eux-mêmes, Otto et Edith Frank, et leurs filles, Margot et Anne.» (p 145, 146)


Vu

Cosmos de Germinal Roaux

Seuls les rebelles de Danielle Arbid

Notre histoire, chroniques du Caire de À. B. Shawky

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