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jeudi 15 mars 2018

Ronde (27) : dialogue(s)

La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite. Sur le thème de dialogue (s), j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir Jacques tandis que je me décale vers  Dominique Autrou de La Distance au personnage


***

- (…) je crois que dans ce prétendu hasard il y a un ordre, une grammaire que nous ne saurons jamais déchiffrer : un ordre dans le frémissement de l’herbe et les feuilles de chêne balayées par le vent, un autre dans la mouvante architecture des nuages (cette manière dont les lambeaux de vapeur tournent et s'agrègent, se conjuguent, puis s’échappent) et aussi un ordre dans la circulation des ombres à travers le jardin, ...
- un ordre ! mais qui ordonne ?

- je ne sais pas : Dieu ou le hasard mais intuitivement je ne crois pas au hasard ; alors est-ce que nier le hasard serait reconnaître l’existence d’un dieu, je ne sais pas… Prends ça comme tu veux !


- revenons à la peinture : est-ce qu’elle a un langage, quelle signification lui donnes-tu ,  quelle est justement la part de hasard ?

– pas de hasard, mais une lente élaboration : j’aurais beaucoup aimé dessiner des visages mais voila  j’ai jamais appris, alors mes portraits ressemblent à des monstres difformes, angoissants, immobiles donc je dessine plutôt des cartes-villes, et des arbres. Les arbres j'essaie maintenant comme Alexandre Hollan de les dessiner sans les quitter des yeux, la main obéit plus ou moins, elle trace - main–tenant - elle raconte l’arbre elle ne le photographie pas, elle l’interprète ;  la main trace mais c’est l’œil qui anime, qui aime malgré l'imperfection de l’œil, de l’éclairage, de mes lunettes ! L’arbre parle ; c’est qu'il y a un langage des branches , elles se développent en fonction de l’espèce (saule,chêne, noisetier, … ) , de la lumière , du climat local, des accidents du vent  … leur syntaxe est beaucoup plus compliquée que celle des mots mais l’image de l'arbre peut parler à d’autres regards à d’autres cultures, immédiatement. Le dessin parle, écrit toutes les langues. Alors que si on traduit un fragment de Pierre Michon ou Une Vie de Flaubert en allemand, en italien c’est une entreprise surhumaine. Le langage de la peinture, lui ,  n’a pas de frontières

– et tes villes ?

– ce sont des cartes que je dessine. Depuis le centre bien ordonné vers la périphérie, la banlieue, vers une zone de transition avec le rien, avec le désert blanc du papier. Je ne sais certes pas dessiner les visages, mais j’imagine très bien la vie des gens (et je vois leurs visages) dans mes cartes, au milieu de cette ville. Il y a toujours un fleuve une rive (fleuve ou mer) et un fouillis d'habitations et d’autres bâtiments ; une gare ou une usine désaffectée, gymnase ou parking, mais tout cela menacé d’ensablement. Tu regardes ces cartes et tu te dis qu’il s’est passé quelque chose : changement de climat, catastrophe (Pompéi, Fukushima, ...) en tout cas la vie c’est retirée peu à peu, ce sont des villes en voie de dissolution. Il y a bien quelques familles, au moins dans certains quartiers, mais personne ne saurait les situer. Peu à peu les oiseaux et la végétation reprennent possession des lieux. Le souvenir même de la ville s'efface et moi je suis avec le prétendu hasard du dessin, avec les accidents de l’encre noire ou de couleur, j’oublie le présent et je m’attelle à rendre présent ce qui est oublié comme si je devais reconstruire Manhattan ou un village de Corrèze, à partir d’une molaire de singe (…)















la ronde du 15 mars, dans l'esprit du ou des dialogues, voit ses participants tourner dans le sens suivant :
 

jeudi 15 juin 2017

Ronde (23) : parfum (s)


La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite. 

Sur le thème de Parfum(s),  j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir Dominique A de La distance au personnage tandis que je me décale vers Métronomiques, le blog de Dominique Hasselmann.



 Un bien grand bonheur

 — Ça pique le nez, non ?
— Oui regarde, c’est la poussière, maintenant l’ombre s’accroît et c’est pour ça qu’on la remarque.
À l’intérieur, entre chien et loup tu crèves l’abcès de temps en temps, elle se lève dans le reste de lumière avant de se reposer à peu près au même endroit. La poussière est sacrée, on croit pouvoir s’en débarrasser, mais fondamentalement, elle demeure. Elle prend chair, avec l’âge. On en fait des statues dans nos jardins.




Je vous revois encore,

Pauvres fleurs dans les corbeilles des jardins à la française,
Elles ont l’air d’avoir peur de la police…
Mais si belles qu’elles fleurissent de la même façon
et qu’elles ont le même sourire antique
qu’elles eurent pour le premier regard du premier homme
qui les vit apparaître et les toucha légèrement
afin de voir si elles parlaient… *


— Votre goût des piments doux, celui des meubles pauvres. Un livre de recettes sans illustrations, les mots étaient précis et les phrases correctes. L’odeur de la bassine Gilac (plastique miracle), et celle de la savonnette inconnue, au repos ou au garde-à-vous sur l’évier de la cuisine. Vos mains qui nous lavent, notre seule richesse. Le goût acidulé du jus de fruit pam.pam et la danse des yeux en amande. Une abeille ivre au goulot de la bouteille de bière blonde. Un air frais porte les parfums du monde au milieu des jambes nues, c’est la terre qui tourne et l’enfer qui commence.
C’est un bien grand bonheur.






* Fernando Pessoa, in Le Gardeur de troupeaux


La ronde tourne dans le sens suivant :


Élise 

Dominique H. 

Giovanni

Hélène

Jacques

Jean-Pierre

Franck

Marie-Christine

Guy

Noël

Dominique A.
https://dom-a.blogspot.fr/2017/06/la-ronde-numero-23-parfums.html


lundi 15 février 2016

Ronde (16) : empreintes (s)

La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite.

Sur le thème de Empreinte (s),  j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir  
Noël Bernard
 tandis que je me décale vers Quotiriens



 Ce poème est réalisé selon la contrainte du persillage, à partir du poème d'Eluard


" Le sommeil a pris ton empreinte
Et la colore de tes yeux
. "

Les mots de ce dystique sont disposés selon les chiffres successifs du nombre d'Euler e=2,718281828459045... Ainsi l'empreinte d'Eluard est-elle imprimée dans le présent poème.



 empreinte


écoute
le vent sournois
qui vient troubler ton sommeil à la pointe du jour

un feu
a pris
à ton
refuge

l'embrasement
te marque de son empreinte


vitrail de Guy Simard (2003)


et sous
tes paupières
collées par la fatigue
la chaleur colore ton iris de teintes inversées

un cercle
de poussière
se dépose

tes compagnons te ferment
les yeux



 La ronde autour du mot empreinte(s) tourne dans ce sens :













mardi 15 décembre 2015

Ronde (15) : couleur (s)

La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite.

Sur le thème de Couleur (s),  j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir 
Dominique
 tandis que je me décale vers Noël Bernard




De vous rencontrer, il ne fut jamais question d'ignorer le risque mais plutôt de le minimiser, en le ramenant par exemple à égalité avec celui de la chute d'une météorite sur le coin de la tête ou d'un gain à la loterie nationale. Ainsi pensai-je, ainsi l'exprimai-je et le rapportai-je aussitôt à son endroit même lorsque je tombai sur Z. au détour d'un chemin pourtant choisi, à l'époque, pour son excentricité alors qu'il était surtout, je ne m'en aperçus qu'au second tour, révolutionnaire. Cette entrée en matière orbitale fut pour nous le début d'une série cumulative de décalages dans notre estime respective, puisque le coup d'État spontané et permanent du second degré est sans doute une tragédie, un peu comme l'affaire de la fondamentale absente. Enfin bref, quelles que fussent ses occurrences, l'effort, on le croit, a payé.





Et pourtant, que de difficultés pour en arriver là. D'abord se faire un passage à travers l'éclat des dahlias et la vigueur des ipomées sans aplatir les bourraches, désormais voûtées sur de timides salades d'hiver. Tes bottines s'enfoncent dans une terre grasse séchée en surface par le redoux. Plus loin contre le mur, les arbustes rencognés ont l'air d'avoir peur, leur feuillage surabondant doit voiler quelque chose. Il te faut les envisager de biais, et bientôt ce sera la surprise des doigts encrés jusque dans leurs plus fines ridules lorsque les framboises et les mûres, enfin débusquées — elles se cachaient, les garces, derrière le sombre de leurs feuilles tournées vers le nord —  ont piégé forme et apparence et s'écrasent au moindre toucher alors qu'elles semblaient charnues. Les grappes fournies ne s'appréhendent qu'au jugé, lorsque la main a effectué un contournement avec le poignet. Ton corps entier penché en équilibre participe, dans son dévissage, au dévoilement. Le bras opposé à celui qui tâtonne, tendu pour faire contrepoids, est suivi par la ligne de ton regard qui finit par se perdre on ne sait où. Et c'est alors qu'apparaît cette épeire gigantesque à cinq centimètres du sourcil. Souveraine et invincible elle te dévisage sans un geste avec ses quatre paires d'yeux d'un noir brillant, plus qu'il n'en faut pour te rapetisser soudainement, incontestable dans son empire élastique en deux  dimensions qui en sont trois ou quatre si l'on y ajoute le vent et la nuit. Il ne reste plus qu'à ratisser les inoffensives feuilles mortes, moins dangereuses en tout cas que tes asphodèles, mon amour, car souvent je bute dessus comme sur un mot maladroit dans un texte imparfait, et à chaque fois il faut tout recommencer depuis le début.






Quand l'action touche à sa fin, avant de reprendre le contrôle de tes sens il faut encore nettoyer, rincer, sécher et ranger les outils. Sous l'appentis a été placé un bac en zinc qui a dû autrefois servir d'abreuvoir pour les chèvres, dans une autre campagne. Et cette fois-ci, précisément cette fois-ci et jamais auparavant, à la faveur d'un je-ne-sais-quoi de gris et de fauve sous le jet d'eau, se retrouve dans la chair du métal le ciel de l'enfance, pêle-mêle avec ses monts, ses rivières, son lin, ses bars, ses routes. Ses arbres, ses vaches, ses matins ; ses ports, ses grèves, ses vents, ses nuits, ses pluies. Ses vieux, ses dieux, ses landes, ses légendes, ses partants, ses arrivants, ses morts, ses revenants. Ses anses, ses toits, ses mâts, ses calvaires, ses ossuaires, ses schistes ; ses tombes, ses granites, ses jetées, ses phares, ses feux. Sa langue, son sel, ses vies. En un mot, ses couleurs.




La ronde autour du mot couleur(s) tourne dans ce sens :