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dimanche 24 avril 2016

parade amoureuse

se humer,
et pour un temps s'éloigner,

pour d'autres, se tenir aux aguets mais à l'écart,
ou poursuivre un somme indifférent



(...) Quand j'avais une jument en chaleur, dans le début de mars généralement, oui, elles portent onze mois plus ou moins cinq jours en principe, puisqu'elles ont leur poulain en avril si possible, enfin... au mois de mai il y en a encore à pouliner. Alors j'allais chez l'étalonnier, le gars Pichot du Breil, et tant qu'à faire puisque j'en menais une, je faisais essayer les deux autres, des fois qu'elles soient en chaleur et que je ne l'aie pas vu, hein, quand ça commence juste. Normalement elles sont à mener huit jours après pouliner, ou bien encore huit jours après. C'est à surveiller parce que si on rate le moment, eh bien, on n'a pas de poulain !

Là, il fallait les attacher à la queue l'une de l'autre, les accouer, comme on disait. On avait intérêt à savoir faire un nœud avec le lien en prenant une poignée de crins dedans pour que ça ne glisse pas. Aujourd'hui, on pourrait bien demander à un jeune s'il sait accouer les juments, il ne comprendrait même pas de quoi on parle, forcément puisqu'on n'a plus de juments! Pour les jeunes, il n'y a que la mécanique, pari.

Bon, mes juments accouées, je montais sur le rouleau au bout du tas de bois pour me mettre à cheval, donc sur la première, et puis en avant. Seulement pas une couverture sur le dos de la jument, pour si peu, de là au Bissac je n'avais pas loin, à l'arrivée d'un kilomètre peut-être bien.

 (...)

Les bonshommes faisaient comme moi, ils menaient toute leur cavalerie. J'en ai vu, des jeunes commis comme un Galodé, il travaillait chez Couasnon à Maineuf, c'est de Juvigné mais il venait jusque-là, lui, il montait le chemin du Pareil à toute allure avec trois ou quatre juments, pour faire le malin parce qu'on se retournait quand il arrivait dans la cour, ça n'était sûrement pas une bonne préparation pour les juments, mais enfin... Celui-là, le Galodé, son prénom je ne sais plus, il était toujours à tirer des blagues, il ne cherchait qu'à faire rigoler le monde.

Ma mère, elle, m'envoyait chez Feneux, comme mon père allait. Ce bonhomme-là n'en avait que trois, des étalons, mais surtout il était ours, pas aimable du tout, moi j'étais jeune ça me fâchait. Alors je fus voir les étalons chez Pichot, rien que des beaux percherons, d'abord tous les ans il avait des prix au concours à Laval [25 km] où il les menait à pied en marchant sur la berme. Le Feneux, je crois bien qu'il n'en a jamais eu un de primé, si ça se trouve il n'allait même pas au concours.

Avec les autres bonshommes qui étaient là, qui avaient rattaché leurs juments, il nous a fait entrer boire un coup d'ici que d'autres clients arrivent et encore il ne se pressait pas, le gars qui arrivait, eh bien, comme on a toujours fait, il attachait sa jument et il attendait, debout dans la cour, que ça sorte par la porte vitrée.

Enfin, j'ai été reçu comme si j'étais déjà client, j'ai dit à ma mère: « On aura des plus beaux poulains si je mène les juments chez Pichot. » Et jusqu'à la fin c'est chez lui que je suis allé, sauf que la dernière jument, Quadrille, celle que j'avais réussi à garder, comme elle se trouvait âgée je ne la menais plus.

Oh, bien des fois il y avait de l'attente, alors on discutait, tous les bonshommes debout sur la terre de la cour, les casquettes et les bérets, les gros avec des bretelles et les maigres comme moi avec une ceinture, j'en faisais le conte à Suzanne le soir, ça lui plaisait, ou ce qui s'était dit sur les conneries arrivées chez untel ou untel, toujours un qui n'était pas là et encore ça ne se disait que entre les dents, en regardant par terre.

Bon, la jument, avant que l'étalon s'approche, il la faut enheudée, les étalonniers ont des sangles en cuir pour ça, un nœud coulant serré sur chaque patte de derrière, juste au-dessus du sabot, et les deux sangles croisées s'attachent à des boucles sur le poitrail de la jument, en bas d'une sorte de tablier si on veut, qu'on lui passe au cou.

Il n'y en a pas pour longtemps à mettre les heudes* en place, c'est pour éviter qu'en giguant* elle casse une patte à l'étalon. Elle essaye de lever le cul bien sûr, elle fait claquer les sangles, peut même y en avoir une qui écourte ou enfin qui se découd parce qu'elles sont en plusieurs couches de cuir cousues, c'était le père Bonnin, le bourrelier, qui lui faisait les sangles, au Pichot, et qui les réparait.

En général, l'étalonnier fait sortir d'abord l'essayeur, un étalon qui n'a pas eu de prix ou alors Alors l'étalon se présente derrière la jument, il la renifle et elle le sent bien, le bonhomme la tient mais des fois elle commence déjà à se tourner, lui, il la bouscule un peu de la tête et puis il s'enlève pour crucher, ou il essaye, et c'est là qu'on voit: si la jument n'arrête pas de giguer et de hennir, c'est que ce n'est pas son jour. On lui enlève les heudes et on la rattache à la trique.

Si, au contraire, elle dure, comme on dit, qu'elle ne bouge pas, ou guère, alors le Pichot va chercher un étalon pour saillir, si possible celui qu'on a demandé. Jovien ou Gluck, je me souviens de ces noms-là, après il y avait eu Savoisien et Triomphe. Lui, l'étalon, quand il sort de l'écurie, il sait pourquoi, on dirait qu'il est fier, c'est vrai qu'ils étaient beaux, aussi bien les gris comme le noir, il y avait toujours un noir, l'étalonnier le retient parce qu'il sort trop vite, il saque* sur la bride, on entend la gourmette du mors qui trincaille.

A peine arrivé à la jument il est, comment je dirais bien, déjà prêt, pari. Ça n'empêche que des fois il va rester un petit moment derrière elle à se demander si elle est en chaleur peut-être bien. Semble qu'il réfléchit et nous on attend. L'étalonnier lui fait signe par des petits coups sur la bride qu'il faut monter.

Et puis tout d'un coup il se dresse en hennissant et il retombe sur la jument. On la voit plier, elle, parce qu'ils sont lourds, ces machins-là, une tonne que disait le Pichot. Et lui, beau qu'il soit prêt, comme je disais, il ne trouve pas toujours à entrer, l'étalonnier tandis que d'une main il tient la bride, partie bien haut pour lui qui n'est pas grand, il se dépêche avec l'autre de couler l'étalon là où il faut.

Durant ce temps-là, le bonhomme tient sa jument par le bridon d'une main et de l'autre main la repousse à l'épaule pour ne pas qu'elle avance. Si ça ne s'arrangeait vraiment pas j'ai vu le Pichot se verser de l'huile à salade dans la main et la passer sur la verge, mais c'était rare. Bon, une fois en place, l'étalon prend son temps, le plus souvent il mord la crinière de la jument, ou il essaye, pour s'aider à tenir sur son dos.

Nous, les bonshommes, on ne dit rien mais on est à même de constater que la jument est saillie. Quand l'étalon se retire et tombe sur les quatre pattes, il se tourne déjà vers son écurie, pas besoin de lui dire, il retourne chez lui, ça ne l'intéresse plus.

Dans la journée, dès qu'il y a des juments qui arrivent, ils les voient, ceux dont la stalle est devant la porte de l'écurie, en tout cas ils les sentent, on les entend hennir, souvent même ils donnent des coups de pied dans leur porte. Là ils ont envie de sortir!

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