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jeudi 11 mai 2023

Petites choses qui (51) réjouissent le cœur

 

Santa-Cruz, 28 mars, vers 9h1/2

Trouver dans la boîte mail, un conte d’Henri Gougaud, billet quotidien


Un p'tit coquelicot

    Elle était veuve, elle était pauvre. Elle avait un fils, mais quel fils ! Beau comme un astre au ciel d’été. Or, un jour, elle tomba malade. Plus un fruit, plus un grain de blé.
    - Mon enfant, nous risquons la mort, dit-elle, pâle sur sa couche. Prends ma robe de mariée, c’est le seul bien que j’eus jamais. Va la vendre en ville, à des riches !
    Son fils avec la robe blanche s’en alla par le chemin creux. Il se perdit sous les nuées. Au soir sa mère s’inquiéta. Minuit. Vint l’aube. Folle angoisse. Dans son châle elle s’enveloppa et courut pieds nus sur la lande. Elle parvint au bord d’un ravin.
    - Mon fils, mon tout beau, cria-t-elle, par tous les saints, es-tu au fond ?
    - Mère, aidez-moi, j’y suis tombé, répondit une voix menue.
    Elle lui tendit son châle noir. Riant, pleurant, ils s’étreignirent. Ils s’en retournèrent chez eux. Or, comme ils allaient sur la plaine, ils virent la terre couverte de fleurs rouges parmi les rocs. Pourtant n’étaient là, avant l’aube, qu’avoine sauvage et buissons. Elles étaient nées des pieds en sang de celle qui avait couru, cherchant son enfant dans la brume. C’est ainsi, dit le conte rouge, que sont nés les coquelicots.
    De ce jour, la veuve et son fils vécurent sans plus de souci. L’abondance vint à leur porte. Qui les voulut heureux ? Mystère. Qui créa l’amour ? Nul ne sait. Il fleurit partout sur la terre. Cherche-le, il n’est pas caché.

dimanche 20 août 2017

"Je l'ai bien reconnue, toute drapée de noir avec une écharpe rouge"

Le cercle des menteurs de J-Claude Carrière



Ce soir à Samarkand





     La plus célèbre des histoires se rapportant à la mon est d'origine persane. Fariduddin Attar la raconte ainsi.

     Un matin, le khalife d'une grande ville vit accourir son premier vizir dans un état de vive agitation. Il demanda les raisons de cette apparente inquiétude et le vizir lui dit :
     -Je t'en supplie, laisse-moi quitter la ville aujourd'hui même.
     - Pourquoi?
     - Ce matin, en traversant la place pour venir au palais, je me suis senti heurté à l'épaule. Je me retournai et je vis la mort qui me regardait fixement.
     - La mort ?
     - Oui, la mort. Je l'ai bien reconnue, toute drapée de noir avec une écharpe rouge. Elle est ici, et elle me regardait pour me faire peur. Car elle me cherche, j'en suis sûr. Laisse-moi quitter la ville à l'instant-même. Je prendrai mon meilleur cheval et je peux arriver ce soir à Samarkand.
     - Était-ce vraiment la mort ? En es-tu sûr ?
     - Totalement sûr. Je l'ai vue comme je te vois. Je suis sûr que tu es toi et je suis sûr qu'elle était elle. Laisse-moi partir, je te le demande.
     Le khalife, qui avait de l'affection pour son vizir, le laissa partir. L'homme revint à sa demeure, sella le premier de ses chevaux et franchit au galop une des portes de la ville, en direction de Samarkand.


     Un moment plus tard, le khalife, qu'une pensée secrète tourmentait, décida de se déguiser, comme il le faisait quelquefois, et de sortir de son palais. Tout seul, il se rendit sur la grande place au milieu des bruits du marché, il chercha la mort des yeux et il l'aperçut, il la reconnut. Le vizir ne s’était aucunement trompé. Il s'agissait bien de la mort, haute et maigre, de noir habillée, le visage à demi dissimulé sous une écharpe de coton rouge. Elle allait d'un groupe à l'autre dans le marché sans qu'on la remarquât, effleurant du doigt l'épaule d'un homme qui disposait son étalage, touchant le bras d'une femme chargée de menthe, évitant un enfant qui courait vers elle.
     Le khalife se dirigea vers la mort. Celle-ci le reconnut immédiatement, malgré son déguisement, et s inclina en signe de respect.
     - J'ai une question à te poser, lui dit le khalife, à voix basse.
     - Je t'écoute.
     - Mon premier vizir est un homme encore jeune, en pleine santé, efficace et probablement honnête. Pourquoi ce matin, alors qu'il venait au palais, 1'as-tu heurté et effrayé ? Pourquoi l'as-tu regardé d'un air menaçant ?
     La mort parut légèrement surprise et répondit au khalife :
     - Je ne voulais pas l'effrayer. Je ne l'ai pas regardé d'un air menaçant. Simplement, quand nous nous sommes heurtés par hasard dans la foule et que je l'ai reconnu je n'ai pas pu cacher mon étonnement, qu'il a dû prendre pour une menace. .
     - Pourquoi cet étonnement ? demanda le khalife.
     - Parce que, répondit la mort, je ne m'attendais pas à le voir ici. J'ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarkand.