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vendredi 5 juin 2026

vieillir (136)

une visite à son grand-père, presque cent ans, le fauteuil roulant et un coin à l’ombre sous les grands chênes, une complicité venue de loin quelques rires et le moment de se séparer, fauteuil en sens inverse, l’ascenseur, la chambre, le petit-fils va refermer la porte, s’en aller et sa voix, celle du temps d’avant, altière urbaine et policée Je ne sais pas qui vous êtes jeune homme mais grâce à vous, j’ai passé un excellent moment, je vous remercie 

mercredi 16 avril 2025

Vieillir (71)

à peine soixante-dix ans, un air de pas dans son assiette Tu sais, ça y est, ils m’ont fait d’autres examens à Vignalou, et ça toute la matinée, crevant, j’en pouvais plus, des exercices et puis  des tas de questions, les questions des fois ça me fait comme un trou noir et c’est comme si j’étais prise dedans, j’ai pas su dire l’âge de mes enfants, j’avais honte mais tellement honte, tu peux pas savoir comme j’avais honte 

mercredi 29 janvier 2025

à la boulangerie (11)

un creux dans l’affluence, derrière le comptoir, les deux vendeuses bavardent, Hier (dimanche) midi et demie, à Carrefour, une queue !!! blindé de chez blindé, à chaque fois que j’arrivais dans un rayon, fallait que j’attende, bien cru que que j’y arriverais pas pour une heure, mon mari, s’il a une petite liste ? une petite tête oui, elles rient, mais c’est vrai que liste ou pas liste, il oublie beaucoup une ombre sur son visage. 

mercredi 13 novembre 2024

Vieillir (62) conversation au pressing

faveur pour bonne cliente, l’employée finit de repasser son jean Et vous le pliez en trois, oui, comme ça, merci, voix péremptoire, habitude d’être obéie, elle poursuit Je vais en profiter pour prendre les pulls. Vous les avez préparés ? C’est que prudente, la réponse hésite vous êtes passée les prendre la semaine dernière. Vous ne vous en souvenez pas ? Fugace, une ombre sur le vieux visage, sans ciller Si vous le dites, ni au revoir ni merci, elle sort.

jeudi 2 mai 2024

Saint-Sébastien, une exposition erakusketa bat

 au centre culturel Okendo, Zentro Kultural Etxea


Prix internationalLuis Valtueña 2022, remporté, première fois, par une femme, María Clauss pour son projet Donde no habite el olvido.

  

«  (…) Chaque portrait de la personne victime gardé comme un trésor entre les mains de sa famille, chaque lieu qui a un pouvoir en soi à cause de ce qu'il a vécu et chaque visage de la douleur du fils/fille/sœur/frère pour l'avoir perdu se conjuguent pour retrouver [la mémoire]. 
Ce projet, réalisé en 2021 et début 2022 dans la province de Huelva, vise à rendre visibles les espaces de répression, ceux qui ont subi des représailles et les membres de leurs familles immédiates, partageant le même espace visuel.
Il n'y eut pratiquement aucune résistance après le soulèvement dans une grande partie de Huelva, dans les villes où il existait, il fut rapidement réprimé (août 1936). Avec 126 tombes localisées ou identifiées à ce jour, Huelva est la deuxième province andalouse dans ce classement  tellement sinistre de l’horreur -derrière Séville -, une deuxième place aussi - après Grenade - en nombre de victimes (10 199).
 Dans le cimetière de la ville minière de Nera se trouve la plus grande fosse  commune d'Espagne. On estime que les restes de près de huit cents personnes pourraient y être retrouvés. (…) »

Plaie toujours vive au cœur, beauté de chacun de ces très vieux visages, des frères, des sœurs, des enfants de Républicains assassinés dès les premiers jours de la guerre civile. Cartels précis et factuels pour contextualiser. La distance juste, de la tenue, dignité, bouleversant. 



Miguel Hernández, prison provinciale de
Huelva, 2021. 

Projection d'une photographie du poète Miguel Hernández dans l'une des cellules de la prison où il a été incarcéré, après son arrestation tentant de fuir l’Espagne, à Moura (Portugal), le 30 avril 1939.



Antonio Villanueva Pozuelo (86 ans), Prison
Provincial de Huelva, 2022. 

Antonio a vécu plusieurs mois dans cette prison avec sa mère, Andrea Pozuelo, après que son père a été abattu. Elle a été emprisonnée pour le crime de marché noir. Il rêve de vivre assez longtemps pour sortir son père de la fosse commune du cimetière, prêt à se contenter d’un seul os afin de l'enterrer dignement.



Projection d'une photo de Balbina Sánchez, Prison provinciale de Huelva, 2021. 

Elle était institutrice de Villanueva de los Castillejos, seule femme parmi les vingt-et-un enseignants abattus dans la province. 
Catalina Gomez, une de ses anciennes élèves, possède toujours les photographies et lettres qu'elle lui a envoyées en prison.

… et un film de 13 mns, quelques témoignages, une émotion contenue , la même puissance 


« Nous recevions parfois des cartes. Mon père écrivait et dessinait merveilleusement. Il parle d’un oiseau qui va s’en aller, lui, bien sûr. » 

dimanche 6 novembre 2016

"C'est drôle, hein, vraiment drôle de ne pas se souvenir ni où ni quand on a rencontré son mari ou sa femme"

un soir Ping-Pong, sur France Culture, Raoul Collectif & Emmanuel Adely - Théâtre interrogatif et Expérience littéraire, annonce l'émission, et cette expression qui revient à plusieurs reprises, les voix se chevauchent parfois, une "alzheimerisation de la société", chacun deviendrait amnésique, vous vous promettez d'y revenir, vous oubliez, vous n'oubliez pas,  ce passage de Fahrenheit 451 se fait insistant, écho, ne plus savoir comment ils s'étaient rencontrés,  comment est-ce dieu possible,

 Fahrenheit 451  de Ray Bradbury  (1953)
traduit de l'Américain par Henri Robillot 

  (...) Je suis antisociable, paraît-il. Je ne me mêle pas aux autres. C'est si bizarre. Je suis pourtant très sociable au contraire. Tout dépend du sens qu`on donne à ce mot-là, n'est-ce pas ? Être sociable, pour moi, c'est vous parler comme je le fais, par exemple - elle fit rouler quelques noisettes tombées de l'arbre sur le carrelage devant la maison -, ou de parler de l'étrangeté du monde où nous vivons. C'est agréable de se trouver avec d'autres personnes. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de social à fourrer un tas de gens ensemble pour les empêcher de parler. Ce n'est pas votre avis ? Une heure de classe télévisée, une heure de basket, de base-ball ou de course à pied, une autre heure de transcription d'histoire ou de peinture, et encore des sports, mais vous savez, on ne pose jamais de question, ou du moins la plupart d'entre nous ; ils se contentent de vous jeter les réponses à la tête, bing, bing, bing, et on reste assises quatre heures d'affilée devant des films éducatifs. Ça n'a rien de social pour moi. Ça me fait penser à des tunnels où on déverse par un bout de 1'eau qui ressort par l'autre et on vous raconte ensuite que c'est du vin. Ils vous abrutissent tellement qu'à la fin de la journée, on se sent tout juste capable de se coucher ou d'aller dans un parc d'attractions pour y bousculer les gens, briser des vitres au stand du casseur de carreaux, ou cabosser des autos au "Demolicar" avec la grosse balle d'acier, ou encore se sortir de voiture et de foncer dans les rues, en rasant les lampadaires, en jouant à écraser les poules ou à érafler les chapeaux de roue.

 (...)

     Et soudain, elle lui parut si étrange qu'il éprouva la conviction de ne pas la connaître du tout. Il se trouvait dans la maison d'une autre comme le personnage de cette histoire, rabâchée elle aussi, qui, rentrant chez lui ivre mort, se trompe de porte, pénètre dans une chambre qui n'est pas la sienne, se couche en compagnie d'un inconnu, se lève très tôt et repart à son travail sans que ni l'un ni l'autre ne s'aperçoivent de la méprise.
   - Millie ?... dit-il à voix basse.
    - Quoi ?
     - Je ne voulais pas te faire peur... Je voudrais seulement savoir...
    - Alors ?
   - Quand nous sommes-nous rencontrés ? Et où ?
   - Quand nous sommes-nous rencontrés, pourquoi ? demanda-t-elle.
    - Je veux dire... la première fois.
   Il savait quelle devait froncer les sourcils dans l'obscurité. Il précisa sa question.
    - La première fois que nous nous sommes vus, où était-ce, et quand ?
   - Mais... c'était à...
    Elle s'arrêta.
  - Je n'en sais rien, dit-elle.
   Il eut soudain très froid.
   - Tu ne te souviens pas ?
  - ll y a si longtemps.
   - Dix ans seulement... c'est tout, dix ans !
   - Ne t'énerve pas. Laisse-moi réfléchir.
    Elle eut un petit rire sec et pointu.
   - C'est drôle, hein, vraiment drôle de ne pas se souvenir ni où ni quand on a rencontré son mari ou sa femme.
     Il se massait les paupières, le front, la nuque, d'un geste lent. Les mains sur les yeux, il accentua peu à peu la pression de ses doigts comme pour remettre ses souvenirs en place.
    Il lui fut soudain plus important que tout dans l'existence de savoir où il avait rencontré Mildred.
    - C'est sans aucune importance.
    Elle s'était levée et avait gagné la salle de bains. Il entendit l'eau couler et le bruit de déglutition dans sa gorge.
   - Non, c'est probable, dit-il.