Lu
Coupe sombre d’Oscar Peer
Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes de Thierry Metz
La marche de Radzesky de Joseph Roth
L'Empereur était un vieil homme. C'était le plus vieil empereur du monde. Autour de lui, la mort traçait des cercles, des cercles, elle fauchait, fauchait. Déjà le champ était entièrement vide et, seul, l'Empereur s'y dressait encore, telle une tige oubliée, attendant.
Depuis de nombreuses années, le regard vague de ses prunelles claires et dures se perdait en un vague lointain. Son crâne était chauve comme un désert bombé. Ses favoris étaient blancs comme deux ailes de neige. Les rides de son visage étaient une inextricable broussaille où les années nichaient par dizaines. Son corps était maigre, son dos légèrement fléchi. Dans sa maison, il trottinait à pas menus. Mais aussitôt qu'il foulait le sol de la rue, il essayait de rendre ses cuisses dures, ses genoux élastiques, ses pieds légers, son dos droit. Il emplissait ses yeux d'une artificielle bonté, véritable qualité des yeux d'un empereur. Alors ses yeux semblaient regarder tous ceux qui le regardaient et saluer tous ceux qui le saluaient. Mais en réalité, les visages ne faisaient que passer devant eux, planant, volant, sans les effleurer, et ils restaient braqués sur cette ligne délicate et fine qui marque la limite entre la vie et la mort, au bord de cet horizon que les vieillards ne cessent pas de voir, même quand il leur est caché par des maisons, des forêts, des montagnes. Les gens croyaient François-Joseph moins renseigné qu'eux, mais peut-être en savait-il plus long que beaucoup. Il voyait le soleil décliner sur son empire, mais il n'en disait rien. Quelquefois, il prenait un air candide et se réjouissait, quand on lui expliquait par le menu des chose qu'il savait très bien. Car, avec la ruse des enfants et des vieillards, il aimait à égarer les hommes et il s'amusait de la vanité qu'ils éprouvaient à se démontrer à eux-mêmes qu'ils étaient plus fins que lui. Il cachait son intelligence sous les dehors de la simplicité, car il savait qu'il ne convient pas à un monarque d'être aussi intelligent que ses conseillers. Mieux vaut avoir l'air simple que sagace. Quand il allait à la chasse, il savait parfaitement qu'on amenait le gibier à portée de son fusil et, bien qu'il eût pu en abattre davantage, il ne tirait que celui qu'on avait lâché devant le canon de son arme. Car il ne convient pas à un vieux monarque de montrer qu'il perce une ruse à jour et qu'il tire mieux qu'un garde-chasse. Quand on lui contait une fable, il se donnait l'air d'y croire, car il ne convient pas qu'un monarque prenne quelqu'un en flagrant délit de mensonge. Quand on souriait derrière son dos, il n'avait pas l'air de s'en apercevoir, car il ne convient pas qu'un monarque sache qu'on sourit de lui ; d'ailleurs, ce sourire reste vain tant qu'on n'en veut rien savoir.
Quand il avait de la fièvre, que son entourage tremblait, et que son médecin ordinaire déclarait faussement devant lui qu'il n'en avait pas, l'Empereur disait : « Alors, tout est pour le mieux », bien qu'il n'ignorât pas sa fièvre, car un monarque n'accuse point son médecin de tromperie.
En outre, il savait que l'heure de sa mort n'était pas encore venue.
Il connaissait aussi de nombreuses nuits où la fièvre le tourmentait alors que ses médecins n'en savaient rien, car il lui arrivait d'être malade sans que personne ne s'en doutât. Mais, d'autres fois, lorsqu'il se portait bien et qu'on le disait malade, il faisait comme s'il était malade. Quand on le croyait bienveillant, il était indifférent et quand on le disait froid, il souffrait en son cœur. Il avait vécu assez longtemps pour savoir qu'il est vain de dire la vérité. Il permettait aux gens de se tromper et croyait encore moins à la pérennité de son monde que les farceurs qui répandaient des anecdotes sur son compte dans son vaste empire. Mais il ne convient pas à un monarque de se mesurer avec les mauvais plaisants et les malins.
L'Empereur se taisait donc.
Bien qu'il se fût reposé, que son médecin se déclarât content de son pouls, de ses poumons, de sa respiration, il avait un rhume de cerveau depuis la veille. Il ne se souciait pas de laisser voir ce rhume de cerveau. On aurait pu l'empêcher d'assister aux manœuvres d'automne à la frontière orientale. Or, une fois encore, un jour tout au moins, il voulait voir des manœuvres. L'acte de ce sauveur, dont le nom lui échappait de nouveau, lui avait rappelé Solferino. Il n'aimait pas les guerres (il savait qu'on les perd), mais il aimait l'armée, le jeu de la guerre, l'uniforme, le maniement des armes, la parade, le défilé et les exercices des compagnies. (p 232-233)
Mme von Taussig l'attendait sur le quai de la gare du Nord. Il y avait vingt ans — mais elle pensait qu'il n'y en avait que quinze, car elle avait caché son âge si longtemps qu'elle était elle-même persuadée que les années suspendaient leur cours et n'arrivaient pas à leur fin — il y avait vingt ans donc, elle attendait aussi un sous-lieutenant à la gare du Nord, mais c'était, à la vérité, un sous-lieutenant de cavalerie. Elle montait sur le quai comme dans un bain de jouvence. Elle plongeait dans les émanations corrosives du charbon, dans les sifflets et les vapeurs des locomotives qui manœuvraient, dans le crépitement nourri des signaux. Elle portait une courte voilette. Elle s'imaginait qu'elle avait été à la mode quinze ans auparavant, en fait, il ne s'agissait même pas de vingt, mais de vingt-cinq ans ! Elle aimait attendre sur le quai. Elle aimait l'instant où le train entrait sous le hall et où elle apercevait à la portière le ridicule petit chapeau vert de Trotta et sa charmante figure, embarrassée et juvénile. Car elle rajeunissait Trotta, comme elle se rajeunissait elle-même, elle le voyait, tout comme elle-même, plus embarrassé et plus jeune qu'il ne l'était. Au moment où le sous-lieutenant quittait le marchepied, elle ouvrait les bras comme vingt ans auparavant, ou plutôt quinze. Et du visage qu'elle montrait alors, émergeait ce visage rose et lisse qu'elle montrait vingt ou plutôt quinze ans auparavant, un doux visage de jeune fille, légèrement échauffé. Autour de son cou où deux sillons se creusaient déjà, elle portait ingénument cette mince chaîne d'or qui, vingt ans auparavant, ou plutôt quinze, avait été sa seule parure. Et, comme vingt ans auparavant, ou plutôt quinze, elle se faisait conduire avec le sous-lieutenant à l'un de ces petits hôtels où l'amour clandestin fleurissait contre paiement, dans des lits misérables, grinçants et délicieux, le paradis. Les promenades commençaient.
Les quarts d'heure passionnés parmi la jeune verdure du Wienerwall, les petits orages soudains du sang. Les soirées à l'Opéra dans la rouge pénombre de la loge aux rideaux tirés. Les caresses, des caresses familières et pourtant surprenantes, attendues par la chair expérimentée et pourtant ignorante. Les oreilles connaissaient la musique souvent entendue, mais les yeux ne connaissaient les scènes que fragmentairement. A l'Opéra, Mme von Taussig se tenait toujours derrière les rideaux tirés, ou les yeux clos. Les tendresses, nées de la musique et confiées pour ainsi dire à l'orchestre aux mains masculines, vous arrivaient sur la peau, fraîches et brûlantes tout ensemble, telles des sœurs depuis longtemps familières et éternellement jeunes, des présents souvent reçus, mais toujours oubliés, dont on croyait seulement avoir rêvé. Les restaurants silencieux s'ouvraient. Les soupers silencieux commençaient, dans des encoignures où le vin que l'on buvait semblait être un cru local, mûri par l'amour qui brillait perpétuellement dans leur obscurité. Puis venaient les adieux, la dernière étreinte de l'après-midi, accompagnée en permanence du tic-tac de la montre posée sur la table de nuit, déjà toute pleine de la joie de la prochaine rencontre, la course pressée vers le train, l'ultime baiser sur le marchepied et la renonciation de dernière minute à l'espoir qu'on nourrissait de partir ensemble.
Las, mais saturé de toutes les douceurs du monde et de l'amour, le sous-lieutenant Trotta rentrait dans sa garnison. (p 268-269)
Vu
Cinéma
Dites-lui que je l’aime de Romane Bohringer, adaptation récit de Clémentine Autain
Spectacle
hall de la Tabakalera de San Sebastián EzBerdin Berdinak par la compagnie Kukai Dantza
Expositions à Bilbao
au Guggenheim
Maria Elena Vieira da Silva Anatomie de l’Espace
Vieira da Silva parlait rarement de son travail. Elle disait souvent : « Nous, les peintres, pouvons paraître stupides quand nous parlons. Nous savons beaucoup de choses, mais nous parlons à travers nos peintures ». A une occasion, cependant, elle a été contrainte d'expliquer sa méthode ; elle a alors réalisé une synthèse mordante : « En général, je n'aime pas les œuvres qui font étalage de leur difficulté. Je préfère ces autres œuvres raffinées qui nous permettent de sentir, de deviner de loin, la complexité des choses du monde ».
HISTOIRE TRAGIQUE MARITIME
OU LE NAUFRAGE
1944
Huile sur toile
CAM - Centre d’Art Moderne Gulbenkian, Lisbonne
L'ENTRÉE DU CHÂTEAU OU
HOMMAGE À KAFKA
1950
huile sur toile
Collection particulière, France-Portugal
Courtoisie : Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris | Lisbonne
LES BARRICADES
1968
Huile sur toile
Fundação Ilídio Pinho, Porto, Portugal
à l' Azkuna Zentroa/Alhondiga :
Marisa Gonzalez, Une manière créative de faire
Marisa González (Bilbao, 1943) est une pionnière dans l'application des nouvelles technologies de reproduction et de communication dans la création artistique.
Depuis les années soixante-dix, son travail, qui se démarque des médias artistiques conventionnels, utilise des machines - photocopieuses couleur, thermofax et autres outils qui étaient à l'époque une technologie de pointe - pour concevoir un art qui n'est pas copiatif ou réplicatif mais génératif à travers l'introduction d'éléments nouveaux et originaux qui découlent de l'interaction avec la machine, et non de son simple fonctionnement.
Marisa González a ainsi créé sa propre méthode, un langage, dans lequel l'immédiateté, le hasard, la preuve et l'erreur prennent de l'importance. Cette anthologie, organisée par l'historienne de l'art et chercheuse Violeta Janeiro Alfageme, rassemble cinq décennies de production de l'artiste et montre une grande partie de ses grandes séries et projets. Au cours de sa carrière, elle s'est intéressée au thème féministe, aux mouvements sociaux, à l'architecture industrielle, aux déchets, entre autres sujets.
Son lien précoce avec le féminisme lui a valu une place de choix dans des recherches récentes sur les généalogies féministes de l'art institutionnel.
L'exposition rassemble certaines de ses séries les plus significatives, comme Violencia mujer, qui comprend l'œuvre La descarga (1975-77) ou la série Presencias (1981) avec laquelle elle mise radicalement sur le recyclage et la redéfinition des objets.
On peut également découvrir la série de portraits qu'elle a réalisés à travers le système graphique informatique Lumena ou l'installation Estación Fax/Fax Station, qu'elle a créée au Círculo de Bellas Artes de Madrid en 1993 et avec laquelle elle a encouragé entre artistes une dynamique plus communautaire, moins compétitive et plus horizontale.